BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Exchange pochette

PISTES :

1. Saturn's Return (6:54)
2. Anything They Say (6:03)
3. Lament (6:01)
4. That Dynamite (5:55)
5. Heavy Air (7:33)
6. Strange Man (9:55)
7. Glory or Crazy (5:33)
8. Climb (7:50)
9. Winter Moon (11:15)
10. Exchange (4:56)

FORMATION :

Emily Bezar

(chant, claviers)

Dan Feiszli

(basses électrique et acoustique)

Mark Bernfield

(batterie)

Michael Ross

(guitare)

Alan Lin

(violon)

Beth Vandervennet

(violoncelle)

Phillip Greenlief

(saxophones)

Chris Grady

(trompette)

Jen Baker

(trombone)

INVITÉS

Morris Acevedo
(guitare)

Andrew Higgins
(basse)

Steve Rossi
(batterie)

Jon Evans
(basse)

Dan Foltz
(batterie)

Laurence Cottle
(basse)

Ralph Salmins
(batterie)

Dave Barrett
(saxophone)

Jeff Lewis
(trompette)

Marika Hughes
(violoncelle)

The Arlekin String quartet

EXTRAITS AUDIO :

EMILY BEZAR

"Exchange"

États-Unis - 2008

DemiVox Records - 71:55

 

 

Décidément, Emily Bezar a tout d’une artiste maudite, et ce n’est pas l’accueil pour le moins discret - si ce n’est indifférent - réservé à son nouvel album, Exchange, qui contredira cette assertion. Voilà en effet une artiste d’envergure majeure (si vous en doutez, je vous renvoie à l’explicite article de mon camarade Alain Succa, ainsi qu’à l’entretien afférent, parus dans le numéro 65 de Big Bang), dont la renommée semble être inversement proportionnelle au talent exprimé. Mais qu’a-t-elle donc fait pour mériter un tel mutisme de la part des médias ?

Certes, le fait d’être en auto-production depuis ses débuts (en 1992), et l’absence d’une distribution décente, ne joue pas en sa faveur, mais n’explique pas tout pour qui a goûté au luxe subtil de son art. Ni rock, ni prog, ni pop, ni jazz, ni classique, mais un peu de tout cela en même temps, la musique d’Emily Bezar s’adresse à un public si large qu’elle ne parvient au final à capter l’attention de personne en particulier. Et lorsque quelques regards finissent par se tourner vers elle, il lui faut encore passer outre un méchant «ouï-dire» qui lui colle à la peau : cette étiquette injuste et inappropriée de ‘Kate Bush-bis’. J’invite tous ceux qui seraient restés sur ce malentendu à écouter d’urgence Exchange, car ils y découvriront une musicienne épanouie, et surtout à des années lumières du carcan dans lequel certains l’ont hâtivement enfermée.

A bien des égards, ce somptueux Exchange (car l’album est exceptionnel, vous l’avez déjà compris, tâchons simplement de voir ce qui le rend à ce point unique) représente à la fois un aboutissement et une rupture. Aboutissement, car jamais le talent de ‘song-writer’ de la belle Emily n’aura trouvé un plus bel écrin instrumental, aidé en cela par un aréopage de musiciens professionnels issus pour la plupart de la scène jazz de San Francisco, rivalisant de finesse et d’à-propos, et conférant aux compositions un son profondément organique, fluide, ouvertement caressant. Maîtrisant désormais le format chanson au point d’en faire éclater les schémas étroits, ou pour le moins de nous les faire oublier (ce qui est sans doute un plus grand exploit encore), Emily Bezar enfile les romances symphoniques comme autant de touches sur un tableau de Seurat, donnant libre court à la luxuriance des émotions, l’élégance de l’abandon, l’extraversion des sens. Rupture, d’autre part, car le niveau d’excellence atteint ici, tant sur le plan des arrangements que de l’interprétation, hisse presque naturellement Exchange au niveau des meilleures productions musicales du moment, tous genres confondus, mais aussi parce que la couleur dominante de l’album jure singulièrement avec nos références les plus machinales, lorgnant moins vers les facilités mécaniques de la pop que vers un jazz vocal féminin ouvert et sensuel (jusqu’à franchir ouvertement le pas sur «Climb», seul titre que l’on pourra rattacher sans ambiguïté au genre pré-cité), mâtiné d‘art-rock languide, de gimmicks progressifs acrimonieux faisant mouche avec une imparable hargne («Saturn’s Return»), voire de quelques touches post-rock évoquant brièvement l’univers de Björk («Anything They Say», «Strange Man» et son final synthétique désincarné).

Disons-le clairement, Emily Bezar s’est enfin «lâchée», et le résultat dépasse le plus optimiste de nos pronostics. Son engagement acharné la conduit ici à donner, comme jamais elle ne l’avait fait auparavant (y compris sur le très personnel Angels’ Abacus), la pleine mesure de ses facultés vocales, sans la moindre pudeur ni retenue, mais sans complaisance non plus, avec un bon goût inné dépourvu de toute velléité démonstrative ou purement ostentatoire (on en dira pas autant de certains de ses modèles…). Plus que le style musical proposé sur Exchange, unique dans sa diversité et peut-être jamais visité avec une telle insolence, c’est sans doute ce dernier point qui, à mon sens, met le mieux en valeur la personnalité singulière d’Emily Bezar. Car si son timbre de voix a déjà été mainte fois comparé (je vous renvoie à mon introduction), elle seule parvient à lui conférer une telle chaleur, de cette ‘soul’ incandescente à faire frémir un chœur de gospel, ce don absolu au trouble des mots, y compris lorsque ceux-ci se brisent sous leur propre poids, déchirés en plaintes incendiaires, jusqu’à fleurir en de pures vocalises classiques, insaisissable rêve d’opéra surgi de l’ivresse fugace des émotions.

Inutile de dire qu’en pareille compagnie, Exchange se transforme en un envoûtement de tous les moments, explorant des climats tour à tour lumineux et désespérés, d’une noirceur parfois inattendue, aussi impalpables et imperceptiblement oppressants que l’air lourd («Heavy Air» et ses cahots chaloupés), aussi pénétrants qu’une nuit d’hiver («Winter Moon», belle ballade contemplative, pétrie de mélancolie résignée). Et lorsque le ‘classic-prog’, celui que nous appelons ainsi par référence à d’illustres aînés figés dans un univers parallèle mythique, entre de plain pied dans la danse (sur «Saturn’s Return» principalement, sinueux brûlot traversé de riffs incisifs, contrastants avec un refrain stratosphérique, sans doute le titre le plus susceptible de séduire les incorrigibles ‘puristes du prog’, ou encore «Anything They Say» et sa trépidante accélération débouchant sur un final libérateur), les repères les plus fermement établis semblent se dissoudre, et l’on se prend à voir en Emily Bezar, pourquoi pas, la doublure féminine d’un Peter Hammill.

Allons, allons, ne nous emballons pas, puisque après tout, comme chacun sais, Emily Bezar est l’émule de Kate Bush. Mais aussi, comment ne pas le percevoir, de… Diana Krall, Tori Amos, Björk, Norah Jones, Joni Mitchell, Patricia Petibon, Carla Bley (pour la sensualité toute féminine des mélodies)… s’il vous plaît, n’en jetez plus, mais rendez-nous Emily Bezar ! Emily Bezar, qui chante le rock comme la soul, la soul comme le classique, le classique comme le jazz, et inversement. Emily Bezar, qui pleure comme elle rit, rit comme elle chante, chante comme elle se vit. Bref, une artiste dans toute sa vérité. Continuer à l’ignorer serait un crime !

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°71 - Hiver 2008/2009)