BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Angels' Abacus pochette

PISTES :

1. Latitude (04:08)
2. Right Back At Me (04:01)
3. Losing The Middle (06:56)
4. Heaven To Pay (03:41)
5. In Delay (05:23)
6. Escaliers Des Pénitants (01:14)
7. Angels' Abacus (05:30)
8. Scirocco (04:28)
9. Continental Slide (04:55)
10. Bruno (04:33)
11. In My Sky (04:58)
12. Suncrash (04:29)
13. Walk That Blade (04:00)
14. Cast In Ice (03:58)
15. Metronome (05:52)
16. Night Boats (04:41)

FORMATION :

Emily Bezar

(chant, piano, claviers, arrangements de cordes et cuivres)

Jon Evans

(basse)

Laurence Cottie

(basse)

Dan Foltz

(batterie)

Ralph Salmins

(batterie)

Tim Pettit

(programmations rythmiques)

Michael Ross

(guitare, claviers)

Jeff Lewis

(trompette, flugelhorn)

Marika Hughes

(violoncelle)

EXTRAITS AUDIO :

EMILY BEZAR

"Angels' Abacus" + Rétrospective

 États-Unis - 2004

DemiVox Records - 72:45

 

 

Et si on sortait une fois de plus des sentiers battus par les vents mauvais de la facilité médiatique et du conformisme mou ? Après l'inattendu Phideaux dans notre précédent numéro, Big Bang a décidé de vous raconter un(e) autre artiste immense autant que méconnu(e) dans nos contrées policées. Une artiste qui, en d'autres temps (d'autres mœurs) aurait envoûté le vaste et exigeant public des concerts pop-rock mais qui pour l'heure n'a que son talent, sa discographie (quatre albums majeurs en dix ans, distribués relativement discrètement), son site internet, ainsi que votre humble et dévoué serviteur (touchez ma bosse, messeigneurs !) pour la faire plus largement connaître par ici.

Bezar, vous avez dit Bezar ? Comme c'est étrange ! Alors fermez les yeux, ouvrez grand vos oreilles et votre esprit et imaginez (mais si, faites moi confiance, voyons; vous ai-je jamais déçu ?), imaginez une musique à la croisée des chemins de traverse menant à Kate Bush ou Tori Amos en suivant les courbes d'un piano et à Joni Mitchell ou Ricky Lee Jones en suivant celles des guitares. Voilà ! Le domaine est situé sur la carte. Assez vaste et mystérieux pour avoir envie d'y chasser.

Pour en savoir plus, sur les origines d'Emily Bezar, ses racines, son parcours, ses rêves et ses projets, son style et ses aspirations musicales, rien de mieux que de se plonger dans son très explicite site officiel; tout est là, tous les mots qu'on se savait ne pas trouver mais qui se penchaient au bord de notre esprit. Pas facile après çà de se lancer et d'en rajouter sur la discographie d'Emily Bezar. Un bon moyen ? Ecrire sans exaltation mais sans refus non plus. Eviter les comparaisons faciles. Dégager ce qu'il y a de plus prog' dans l'œuvre de la belle. Big Bang oblige. Tout d'abord, éludons en partie la ressemblance certaine avec Kate Bush. Emily Bezar s'en inspire parfois pour créer, seule au piano, des chansons intimistes ou des mélodies baroques chantées avec un timbre de voix très similaire. Simple communauté de voix ou écriture musicale proche, plus une certaine attirance commune vers l'expérimental ce qui les rapproche toute deux d'une Laurie Anderson. Mais en fin de compte, les deux univers sont très différents. Inutile de comparer davantage (et si comparaison il y avait, celle avec Tori Amos serait plus pertinente). Pour conclure sur ce point, disons que Bezar est au jazz ce que Bush est à la World Music. ("Kate Bush ? Elle est étonnante, précise Emily ! Et je suis toujours flattée que l'on me compare à elle. En effet, nos voix sonnent souvent de façon similaire. Question de génétique, je suppose.").

Grandmother's Tea Leaves pochette

Après une première expérience de la rock attitude au tout début des années 90 au sein d'un groupe de pop élaborée (art-rock comme "ils" disent) qui connut un certain succès de l'autre côté de l'Atlantique (légère trace discographique : un EP et un Live. Pas de quoi se rouler par terre), Emily Bezar se jette dans le grand bain solo en 1993 avec Grandmother's Tea Leave, un premier disque très rococo, à l'orchestration rudimentaire (piano, nappes de synthés, boites à rythme, un orchestre de chambre sur un titre). Le principal attrait reste cette voix charmante, techniquement impressionnante et malgré tout d'une sincérité et d'une pudeur désarmante malgré l'aspect maniéré, outrancier, précieux du chant. Tant pis, ce qui est dit est dit.

Les textes semblent très littéraires, pleins de ces légendes languissantes et de cette poésie anglo-saxonne inimitable, dans une ambiance sonore mélangeant le cabaret, l'opéra, le salon de thé "petit-bourgeois" de grand-maman, le rock prog' ou les dissonances expérimentales. Tour à tour agaçant, déroutant, courageux ou épiques, l'album émeut par sa fraîcheur, son enthousiasme et sa spontanéité. Il reste indispensable aujourd'hui encore parce qu'il nous montre le processus de création de ce qu'allait devenir la grande artiste Bezar; et le processus compte parfois autant que le résultat, si ce n'est plus."The first cup of tea is the strongest" comme le dit Emily elle-même. Posologie : à consommer avec précaution mais sans modération, seulement après avoir absorbé une bonne dose des disques suivants.

Moon In Grenadine pochette

A commencer par Moon In Grenadine (1996). La couleur change, le ton monte, la chanteuse s'entoure d'un vrai groupe (guitare, basse, batterie) pour mieux se frotter au rock tranchant ou aux rythmes jazzy. L'album est imparfait, ailleurs, dans un paysage qui se cherche encore parmi toutes ses références, petits îlots de mémoire (in)volontaire glissant sournoisement dans la bande son. Cela part un peu dans tous les sens mais l'ensemble gagne en mordant et en pertinence pop ce qu'il a perdu en unité. Et l'essentiel est encore là : l'émotion, la prise de risque, la simplicité dans la sophistication (et inversement), l'authenticité. Sans parler des vrais moments prog' ("Gingerbread") qui pointent leur lame dans ce maelström de maestro. Le sombre "Evermine", long poème de la fugacité, clôt ce deuxième opus de façon magistrale. La mémoire lumineuse se fait mélancolie, avec la conscience que l'amour le plus fou, le plus persistant n'est de toute manière qu'une vérité de passage.

Four Walls Bending pochette

Toujours avec le même format "groupe rock", on retrouve Emily Bezar trois ans après pour Four walls Bending, l'album le moins pétillant, le plus automnal de sa discographie mais le plus proche de notre style de prédilection, style abordé sans complexe mais de façon très personnelle dès le reptilien "Velvet Eye" qui s'enroule autour de nous pour nous soulever par la force d'un grandiose solo de guitare, à la hauteur du meilleur Fripp ou Hackett. Une guitare beaucoup moins lyrique sur "Kingdom Come", tout en riffs et arpèges torturés qui découpent l'excellent travail rythmique du  batteur, particulièrement mis en valeur sur ce titre, pendant que mélodies et harmonies frappadingues s'amusent avec différentes tonalités et modalités. Le morceau éponyme nous rappelle l'influence majeure de Kate Bush et pas seulement sur le plan de la génétique, Madame ! Le reste est une sorte de pop-prog en demi teinte (ceux qui apprécient les disques de l'allemande Inès seront comblés par l'utilisation très féminines des claviers) trempée dans une légère infusion jazzy corsée par un batteur constamment inspiré. Sur cet album, Emily nuance davantage les influences en abyme, infiniment multipliées mais concentrées en un mélange habité de mystère et d'innovation. L'autre sommet du disque se nomme "Black Sand", fumée dense qui s'éclaircit en s'élevant, aspirée par l'immense ciel anéantissant.

Composée et enregistrée sur les hauteurs de Nice (à Vence, "where mountains meet the sea") au début des années 2000, la musique du quatrième album, Angels' Abacus (2004), a une densité toute nouvelle, comme si Emily finissait juste de l'inventer sous nos yeux. Les textes sont toujours aussi généreux, d'une finesse et d'une sensibilité toute féminine. Tout n'est que don et signe, volonté d'action ou d'espérance. Sur le plan musical, au fur et à mesure que la discographie progresse, le caractère prog' est émietté (retrouvé un peu plus fortement dans "Continental Slide"). Ce processus de "dénostalgisation" sans chemin de retour efface progressivement les traces des albums précédents. Les arrangements et les orchestrations sonnent très frais, modernes, et en fin de compte somptueux, à base de claviers (Fender Rhodes, piano, synthés et electronics) posés sur des rythmes composés. Instants de grâce inoubliables, de minuscules ravissements. Alternance de mélancolie, de crainte et d'enthousiasme, à la limite de la fuite haletante vers le bonheur total et inquiet ("In Delay"). Toujours ce style vibrant, unique, mélange de jazz, de prog, de chanson, de classique baroque et de cabaret, (le tout dans une forme plus homogène que jamais), si passionné qu'il semble exprimer à la fois la joie et le désespoir. Avec encore quelques similitudes plus marquées avec Kate Bush ("Suncrash") mais aussi des sommets étourdissant (le final de "Continental Slide" s'emballe en cavalcade de piano de la même allure que celui de Tony Banks sur "The Lady Lies" mais peut être est ce un hasard, la matérialisation d'un souvenir logé dans ma mémoire... bien avant ma naissance). Le morceau suivant ("Bruno") ressemble à une coda en demi teinte (espoir et crainte). Avec ces dix titres épatants, aussi diversifié que possible dans les limites choisies par l'artiste, l'album, équilibré, consistant et passionnant, serait parfait et comblerait largement notre attente. Mais la belle, dont l'inspiration sur nos côtes, semblait intarissable, nous en propose six de plus. Et pas de quelconques chutes ou remplissage : 1/2 heure  mémorable avec six perles aussi imparables ("Metronome" est peut être le point d'orgue de l'album). Sans compter les quatre titres inédits, regroupés sous le titre Rococo B Sides (2005) et disponibles en téléchargement gratuit sur le site d'Emily. Un de ces titres ("Falling Up") date des sessions niçoises mais n'avait pas pu être inclus dans Angels' Abacus, faute de place. "Je voulais vraiment sortir ce morceau car j'en suis très fier bien que je l'ai écarté de l'album", nous précisera la chanteuse. Cette série d'inédits comprend également l'extraordinaire instrumental crimsonien "Circus Ponies" (8:20) et le divinement bouleversant "Rest Me Here" (6:20), tous deux datant de 1997, avec l'étonnant groupe réuni pour Four Walls Bending.

Angels' Abacus est un chef d'œuvre, un miracle inespéré. Je suis rentré dans le monde d'Emily Bezar par cette porte. D'une certaine manière impossible à préciser. Mais c'est d'une réelle transcendance dont je parle. Comme d'abandonner son corps et d'entrer dans la plénitude et l'épaisseur du monde. Fasciné par cette découverte tardive, parcouru par un flots ininterrompu de sensations variées, je n'en suis pas encore ressorti. Comme punition de ne pas avoir découvert ça plus tôt, j'aurais pu choisir de me flageller de honte et de remord, pire que le moine dans le Davinechicod. Mais les disques lumineux d'Emily Bezar agissent comme de l'héliothérapie et repousse vos tendances mortifères. Un éclat de lumière en plein dans l'œil, ça vous file un de ces coups de jeune ! Il y a tellement de lumière dans les albums d'Emily Bezar qu'on peut voir à travers la musique par transparence comme on peut voir à contre jour ce qui est écrit à travers une feuille de papier. A travers une œuvre cohérente et en constant progrès, Emily Bezar a réussi le rêve fou de créer un monde à elle, et cette démiurge diabolique nous y invite pour que nous puissions nous aussi nous abstraire de notre monde de misère. Pour cela plongeons, mes frères, plongeons dans ce mélange de virtuosité et de retenue modeste, de discrétion proche du mystère, de pudeur tranquille, dans cette musique irrésistible que l'homme a oublié d'emporter au paradis terrestre. Profitons en avant qu'il ne soit trop tard ! (Mais que m'arrive t'il ? C'est l'heure de ma piqûre !?).

Alain SUCCA

Entretien avec Emily BEZAR :

Emily Bezar

Emily, tu connais bien notre pays (tu as vécu de 2000 à 2003 dans le sud de la France) mais peut être que notre pays ne te connais pas bien. Tu es auteur compositeur interprète; depuis 1993, tu as réalisé quatre albums et tu en prépares un cinquième. Mais par dessus tout, à ton avis, qui est Emily Bezar ?

Je pense que je suis avant tout une personne complexe qui essaye de faire le mieux possible tout ce qu'elle fait. D'autre part, je suis mère d'un petit garçon de neuf ans et cela me rend meilleure, y compris sur le plan artistique. Plus généralement, je suis une optimiste qui croit, même dans ses moments les plus noirs, que l'univers va faire volte face et repartir dans la bonne direction. Mais surtout, je me vois comme une personne en même temps sensuelle et cérébrale, c'est à dire que j'ai un regard très analytique sur les choses qui m'apportent du plaisir. C'est une particularité dont j'ai du mal à me défaire. D'ailleurs, si je n'avais pas eu la vocation artistique, j'aurais aimé faire des recherches universitaires sur le cerveau, sa structure, les mécanismes neuro-physiologiques, ceci pour en savoir plus sur le fonctionnement de l'esprit et des émotions, et en particulier l'analyse des différents niveaux de perception, comme par exemple celle que nous avons de sentir simultanément à quel point nous sommes de petites choses insignifiantes dans l'immensité de l'univers mais aussi, nous mêmes, des univers tout aussi complexes.

Pour mieux faire ta connaissance, peux tu nous en dire plus ? Par exemple ce que tu aimes et ce que tu détestes; ton meilleur et ton pire souvenir en tant qu'artiste ou en tant que fan.

Commençons par le côté fan : à 16 ans, j'ai vu un concert d'Ella Fitzgerald qui passait dans ma petite ville de Californie (Laguna Beach) et c'est resté un des moments les plus importants de ma vie ainsi qu'une source d'inspiration musicale constante et durable. Plus récemment, les concerts solo de Keith Jarrett ou encore l'opéra de Wagner "Tristan und Isolde" que j'ai vu à San Francisco m'ont beaucoup marqués. Côté regrets, je n'ai jamais vu les Clash en concert, ni mes deux chanteuses préférées, mes héroïnes, Joni Mitchell et Rickie Lee Jones. Mais si elles se produisent de nouveau sur scène en tournée, je compte bien me déplacer au bout du monde et coûte que coûte pour les voir.

Ce que je déteste ? Hmmm... est-ce que je déteste vraiment quelque chose ? A part les pâtes trop cuites, eh bien... je hais les sceptiques, les gens trop rationnels qui n'ont aucune curiosité pour l'aspect un peu métaphysique des choses.

Ce que je préfère? Ma famille. Et j'aime aussi le moment ou on aime profondément quelqu'un. Ah ! Et dites aussi à la France que j'aime son foie gras, son Sauterne et son Bandol rouge !

Le pire moment de ma carrière ? Probablement celui où, enceinte de 7 mois, j'ai joué sur scène une nuit d'été devant 20 personnes !

Le Meilleur ? Quand j'ai écouté pour la première fois la version définitive de Four Walls Bending rugie par les fantastiques enceintes du Studio d'enregistrement à San Francisco. Je me souviens aussi d'un moment qui était merveilleux mais terrible à la fois : sur scène avec mon premier groupe rock The Potato Eaters devant un public de garçons de moins de 20 ans. C'était la première fois de ma vie que je prenais conscience du maniement de l'épée magique de la rock star. C'était une expérience très excitante qui m'avait mis dans un état d'euphorie exceptionnelle mais en même temps, j'ai pris conscience de la force manipulatrice que cela pouvait donner et je me suis aperçue que ce genre de pouvoir ne m'intéressait pas du tout. Je préfère captiver les gens simplement par ma musique.

Justement, quelle est ta conception de l'art et de la création ?

Il me semble que le plus important pour un artiste est d'essayer de conquérir son propre sens critique et se laisser traverser ou imbiber profondément le corps et l'esprit par toutes les sources de créativité. Si tu doutes de ton droit de t'exprimer librement, de dire ce que tu as à dire sans te soucier de la complexité ou de la simplicité de ton propos ou encore de l'aspect démodé ou non qu'il peut avoir, rien ne pourra se passer ni sortir de toi. En d'autres termes, au delà du travail, de l'habileté et de la discipline que cela requiert, la véritable création artistique n'est possible que si tu n'es pas paralysé par la peur de ta propre vérité.

Et ta conception de "l'être humain véritable" ?

En tant que personne, le plus important pour moi est d'être sincère, quels que soient les risques que la révélation de la vérité peut comporter. L'honnêteté totale est le but le plus difficile auquel on peut aspirer et j'ai certainement échoué plus d'une fois. Et j'ai aussi été gênée par ma propre sincérité de nombreuses fois mais, rétrospectivement, je pense que cela a toujours été la bonne décision. Il n'y a pas de bonne tactique du mensonge. Il n'y a que des manœuvres temporaires qui retardent l'instant ou vous devrez vous confronter à la vérité et à l'honnêteté envers vous même et envers les autres.

Venons-en à ta conception de la musique. "Jazz, Art-rock, Fusion, Cabaret, Modern Opera" (cf. EB Web site). Pas facile de définir la tienne, même par toi...

Peut être l'étiquette "art-rock contemporain américain" est ce qu'il y a de plus proche. Au delà de cette étiquette générale, chaque album a son propre caractère, et aucun d'entre eux ne correspond pleinement à une catégorie particulière, principalement parce que je n'ai aucun désir de limiter mon chant à un sac d'étiquettes stylistiques (sic) plus qu'à un autre.

Au delà du style caractéristique de ta musique, chaque album a une couleur très particulière qui semble évoluer vers une plus grande maîtrise formelle.

Ces albums semblent de plus en plus élaborés au fur et à mesure que je prends confiance en moi et acquiers de l'expérience en tant qu'arrangeur-producteur. Mais ça prend du temps pour se sentir à l'aise en studio, pour retrouver Le son original qu'on a à l'esprit.

Schématiquement, j'ai l'habitude de dire que mon premier album sonne plus Classique, le suivant plus proche du jazz, le troisième est presque rock et le dernier est, je l'espère, l'accomplissement d'une sorte de synthèse originale de tout cela.

Alors oui, l'évolution de mon style est probablement due à davantage de contrôle des éléments. Mais ce n'est pas forcement une bonne chose si le résultat est trop policé (ce qui est peut être le cas de l'album Angels' Abacus par rapport à mon premier album Grandmother's Tea Leaves, qui a une certaine rudesse et une tendance à l'exploration plus surréaliste). De manière générale, les "premières œuvres" m'attirent beaucoup. Ne penses tu pas que c'est le rêve de nombreux artistes que de retrouver le chemin vers l'innocence qu'ils avaient au départ, avant qu'ils ne laissent le monde prendre connaissance de leur création ?

Tu cites volontiers Kate Bush, Keith Jarrett, Weather report, Joni Mitchell, Laurie Anderson ou Mozart parmi tes principales influences. Comment fais tu pour les assimiler aussi pleinement au point de créer à l'arrivée un style qui n'appartient qu'à toi ?   

Je ne sais pas exactement comment je fais pour apprécier autant Barbara Streisand que King Crimson, Clash que Richard Strauss mais c'est ainsi. Je ne peux diluer mon sang. Je ne sais pas comment extraire chaque genre du mélange; la fusion est trop prononcée et même si je triais, par exemple, si je retirais le style jazz, ça ne marcherai plus. Le jazz est comme collé au classique avec de la Superglue. Comment on devient un artiste unique et différencié à partir de ses propres influences est un mystère pour moi. Mais il m'est impossible de savoir si mon style est vraiment original car tout ce que je fais a un sens pour moi et une logique interne que je ressens intimement et comprend profondément. Je n'ai pas la capacité d'écouter ma musique objectivement et quant bien même j'essaierais de le faire, le contrôleur qui est en moi prendrait le relais et je commencerais à douter de tous mes choix créatifs. En tant qu'auditeur et "consommateur" de musique, je n'ai jamais eu de notion précise de ce qui devait être à la mode ou non; les incontournables qu'on devait connaître pour être cool et dans le vent. J'écoute quelque chose et si je me sens bien en l'écoutant, je l'intègre en moi et le choisis. Et ce truc m'influencera forcement par la suite. J'ai aussi l'habitude d'écouter de tout mais un peu au lieu d'écouter seulement certaines choses mais énormément. Ce qui me permet de fabriquer cette fusion un peu spéciale et étrange. Car la partie de chaque artiste que j'intègre et fait finalement partie de mes influences est relativement petite.

Tu as sorti ton premier album en 1993. Te souviens tu ce que tu a ressentis à l'époque de sa sortie ? "La première tasse de thé est-elle réellement la plus forte" ?

J'ai avant tout été fière et ravie de réussir à le sortir sur mon propre label et sans gros budget car j'avais davantage confiance dans ma capacité à assurer la production musicale que dans celle de faire un produit fini, et de le mettre sur le marché; avec tout le marketing qui va autour : la fabrication du livret, l'envoi du CD à la presse, aux radios... Je n'avais aucune idée de la façon de procéder. J'étais une novice dans ce domaine et je me sentais perdue dans le noir face au monde de l'édition musicale. D'autant plus qu'à l'époque, ce n'était pas aussi fréquent qu'aujourd'hui de voir un artiste sortir son disque sur son propre label indépendant.

Heureusement, sur le plan artistique, j'ai toujours été entraînée à l'autonomie : mon éducation musicale d'origine, mes débuts dans la musique pop à base d'ordinateurs au début de la démocratisation de l'enregistrement digital (les années 80), mes quelques connaissances de base dans le domaine du graphisme me permettant de réaliser moi même mes livrets d'album...

Une autre chose ma beaucoup marquée à l'époque. Avant la sortie de cet album, je me voyais aux yeux du monde comme une simple chanteuse interprète et non comme une compositrice de musique car j'avais surtout fait de la scène et conservé jusque là mes compos pour mon entourage. J'ai donc reçu à l'époque un petit feedback public à propos de cet album et je pense que je n'étais pas préparée à cela. J'ai donc été surprise (et je le suis toujours) que les gens trouvent ma musique étrange, inhabituelle, excentrique, d'avant garde ! Alors que j'avais simplement essayé de rendre le tout beau et intéressant.

Auteur-compositeur-interprète, tu as également assuré la production de tes disques (production particulièrement ambitieuse et remarquable sur Angels' Abacus). Est ce un souhait de ta part ou une nécessité ? As tu à l'esprit un producteur avec qui tu rêverais de travailler ?  

Tout d'abord, je dois dire que j'ai eu de la chance d'avoir deux fabuleux ingénieurs du son, Jon Evans et Tim Pettit qui ont participé au dernier album et sont en grande partie responsables de ce merveilleux son, clair et profond. En dehors de ça, quand j'étais en studio pour enregistrer mes quatre albums, j'ai souvent souhaité avoir un vrai producteur à mes côtés, ou au moins avoir un peu d'aide de sa part de temps en temps; quelqu'un qui puisse me dire si telle ou telle prise est la meilleure, quelqu'un qui sache enlever les imperfections du piano par exemple... et qui sache me limiter quand je passe trop de temps à travailler le son au lieu d'approfondir le concept et l'identité fondamentale du morceau. Surtout, quelqu'un qui m'aide à rester concentrée autant que relaxée. C'est tellement angoissant quand tu dois prendre toutes les décisions toutes seules, tellement éreintant quand tu dois savoir communiquer aussi clairement que possible tes idées aux autres musiciens tout en essayant de jouer toi même le mieux possible de ton instrument ! C'est tellement difficile de se laisser complètement aller à l'émotion totale et à la performance en toute liberté tout en ayant une telle responsabilité sur ses épaules en tant que directrice artistique et productrice !

Ce serait pour moi une expérience extraordinaire de travailler avec ces sorciers du son moderne que sont par exemple Guy Sigsworth or Jon Brion. Je rêve de leur envoyer une démo d'une simple chanson de moi au piano, juste pour voir ce qu'ils pourraient en faire. Je pense qu'ils respecteraient la construction harmonique et la logique des morceaux tout en les amenant dans un monde sonore que je ne pourrai pas concevoir moi-même. Et d'une certaine façon, je pense que cela doit être génial de travailler avec des grands producteurs de rock comme Alan Moulder, ou David Bottrill qui a bossé pour Tool, Fripp ou Peter Gabriel. Mais le problème est que chaque heure passée avec ce genre de producteurs me coûterait l'équivalent du budget que j'ai consacré à l'ensemble de mes albums (rires). Donc je continue à le faire toute seule... et à améliorer mon oreille musicale. Mais en fin de compte, le rôle traditionnel de producteur de disque pop-rock n'est pas si difficile que ça à assurer, surtout quand on utilise les sons électroniques. Toutes mes décisions de production sont conditionnées dès le départ par le choix de tel ou tel clavier ou des sons acoustiques, même si au sein d'un morceau, les ambiances, les couleurs et les ombres peuvent changer d'une section à l'autre. Il est vrai que les textures musicales peuvent passer rapidement du dense au léger, du sombre à l'étincelant, des distorsions aux sons très propres. Je me donne beaucoup de liberté en tant que compositeur/arrangeur. Je laisse toujours de la place à l'improvisation. Et en tant que producteur, je dois m'adapter. Le plus difficile devient alors de trouver une place pour ma voix et mes textes.

Après avoir opté pour la formule "Rock band" (guitare / basse / batterie / claviers) sur deux albums, tu es revenue à une formule plus légère sur Angels' Abacus où tu prends en charge la majorité des orchestrations avec tes claviers. Pourquoi un tel choix artistique ?

Il n'y a pas de "grosse guitare rock" sur Angels' Abacus principalement parce que je n'ai pas rencontré en France à l'époque un guitariste qui me convenait pour enregistrer cet album.

Je n'avais malheureusement plus avec moi Morris Acevedo, le guitariste avec qui j'ai enregistré mes précédents albums et qui vit à Boston. Morris est d'ailleurs à mes yeux le principal artisan du son très rock-prog' de certains des morceaux enregistrés à l'époque de Four Walls Bending et parfois je trouve que cette composante prog' manque un peu sur Angels' Abacus. Mais de toute façon, j'avais décidée dès le début de faire un album sans guitare rock (avec juste quelques parties de guitare de mon vieux camarade Michael Ross sur 2 titres). Et c'est une des choses qui m'a permis d'avancer sur le concept sonore de ce dernier album, avec davantage de place pour les voix, en couches superposées, considérées comme des éléments ayant une texture palpable plutôt que de simples vecteurs de mélodie et de rythme. Ce qui rend l'album vraiment différent des autres.

As-tu déjà décidé du prochain pas que tu vas franchir pour le prochain album et de la date à laquelle on pourra en profiter ?

On ne peut jamais prédire avec certitude dans quel sens le monde va tourner ni quelles montagnes inattendues, quelles vallées et quelles rivières on va rencontrer dans ce voyage qu'on appelle la vie. Malgré ça, j'essaye d'être la plus productive et créative possible dans le temps qu'il me reste en dehors du temps que je passé à aimer ma famille... et à gagner un peu d'argent pour m'aider à continuer ma vie d'artiste. J'ai déjà plusieurs morceaux pour le prochain album et je suis en train d'essayer certains arrangements et type de production. J'essaye aussi de gérer et même de lutter contre mon perfectionnisme exacerbé. Mon objectif est de sortir un nouvel album au plus tard début 2008.

Sa couleur symbolique ? Vert émeraude profond ! Je ne sais pas vraiment quel style il aura mais je sais déjà que je le souhaite aussi frais et sans barrière que possible ; aussi spontané que ce que j'entends dans ma tête, imperfections et expérimentations comprises.

Parallèlement à l'album, je suis également en train de travailler à un long instrumental à base d'électronique. C'est peut être une transition vers la voie dans laquelle je m'engagerai dans quelques années. J'ai toujours été tiraillée entre la "compositrice" instrumentiste et la chanteuse qui sont en moi. Quoiqu'il en soit, concernant la musique classique contemporaine, je pense qu'il y a de grands changements qui s'opèrent en ce moment aux USA ou on peux entendre des compositions orchestrales instrumentales faites par des jeunes artistes qui, sur des bases rock ou jazz, mélangent l'électronique et les instruments traditionnels d'Europe de l'ouest. Il me semble que ma musique la plus récente colle avec ces nouvelles démarches, si tant est que quelque chose colle quelque part !

Quel est ton morceau préféré d'Emily Bezar ? Et peux tu nous expliquer pourquoi ?

Difficile à dire. Ma chanson favorite pourrait être "Ever Mine" de Moon... car je pense que j'ai réussi là une sorte d'essence harmonique et mélodique que je n'avais jamais atteinte jusque là et je n'ai plus reproduite depuis. D'autre part, les paroles sont d'une pureté qui continue à résonner en moi aujourd'hui. Cela dit, je fais une distinction entre "chanson préférée" et "morceau préféré". Peut-être que mon préféré (surtout sur le plan de la production) est "Velvet Eye". J'aurais juste envie d'enrouler cette chanson, avec ces guitares incroyables, autour de moi et de m'en draper comme d'un vêtement.

Dès ton premier disque en 93, tu chantais en français sur un titre et tu nous parlais de la France (La place Dauphine à Paris !). Pourquoi la France ? Pourquoi cette attirance ? Que représentait ce pays pour toi ? Sur le plan musical (pop rock), connais tu ce qui se fait dans ce pays ?

Mon attirance pour ce pays vient directement de mon enfance, à l'époque ou je vivais dans le sud de l'Allemagne (Fribourg) et ou j'allais très souvent passer mes week-ends en Alsace (la choucroute de Colmar, les Jonquilles de Gérardmer). J'ai aussi des souvenirs très précis de mon premier voyage à Paris. Par exemple, je me souviens de la Place Dauphine ou, assise sur un banc, je regardais les aller-retours des oiseaux et je ressentais le poids des siècles d'Histoire tout autour de moi. C'est un genre d'expérience qu'on ne peut pas vivre ici en Californie ou les squares et les parcs n'ont pas plus de 50 ans !

Sur le plan musical, j'ai une profonde connexion avec les compositeurs classiques français. Quand je suis entrée au conservatoire de chant, je suis rapidement tombée amoureuse du répertoire français : Debussy, Duparc, Ravel, Faure, Berlioz, Rameau. Les premiers albums que j'ai acheté à l'époque étaient les Quatuor pour cordes de Debussy et de Ravel. D'autre part, ces cinq dernières années, Messiaen est devenu un de mes compositeurs préféré.

J'ai toujours sentis que la France était ma deuxième patrie de cœur, pour son élégance, pour la subtilité du langage. Tout cela résonne agréablement en moi. Je dis souvent que si j'ai la chance de vivre assez longtemps, vous pourrez me retrouver en vieille dame dans un petit appartement dans le quartier du Marais, avec mes chats et mon piano.

J'apprécie également énormément l'intérêt que vous portez à l'art et à la culture, en particulier votre passion pour le jazz (les nombreux festivals...). On peut même entendre du Coltrane dans les aéroports français ! C'est pas aux USA que cela arriverait ! Et New York mis à part, je pense que Paris est la capitale mondiale du jazz. En France, j'ai fait la connaissance d'incroyables pianistes de jazz comme Edouard Ferlet ou Sophia Domancich. Sur le plan de la chanson pop, quelques chanteurs français m'intéressent et m'intriguent, comme Camille, Keren Ann, Benjamin Biolay. C'est intéressant de voir comment ils mettent au goût et au son du jour le style sixties de Francoise Hardy ou de Gainsbourg. Côté rock, je ne connais pas grand chose de la France mais je connais Magma et c'est un des groupes les plus originaux et "exotique" qu'il m'ait été donné d'entendre de toute ma vie.

Ou en sont tes projets de concert en France ?

Si quelqu'un m'invite à jouer en France, je viendrai immédiatement. C'est trop tôt pour parler de ce qui peut éventuellement se passer pour moi chez vous cet été, mais j'essaye de trouver un chemin pour que ma musique vous parvienne plus fortement. A part ça, je vais vous faire une proposition : si la France prépare mon repas et choisit le vin, je chanterai pour la France (rires)

Dave Bainbridge nous disait dans le numéro précédent : "La Grande musique à la capacité d'unir les peuples et de parler directement à l'âme des gens". Qu'en penses-tu ? Et à ton sens, que peux t'on appeler "Grande musique" ? Comment la reconnaître ?

C'est une question piège car il y a beaucoup de musiques qui parlent directement à mon âme sans que je puisse les considérer comme de la Grande musique ! Et d'autre part, il y a de la Grande musique qui rend les gens plus renfermés sur eux, moins intéressants et intéressés par le monde (je n'ai pas d'exemple particulier). Peut-être que l'art doit avant tout nous apprendre quelque chose sur nous même, ce qui devrait nous rendre meilleurs, mieux préparés à la vie en société.

A mes yeux, la grandeur d'une musique, même si cette musique paraît simple, est son pouvoir de solliciter tous mes sens en même temps et de m'emmener faire un long et beau voyage. Je souhaite que l'art me désoriente car cela me force à me découvrir et à utiliser de nouveaux "muscles" de pensée (sic) que je n'utilise pas en temps normal. Oui, c'est beaucoup demander à la musique mais je pense qu'on doit mettre la barre très haut sinon la culture continuera à se diluer dans la médiocrité d'une expression monochromatique. Personne ne pourra me convaincre que, même si une jolie chanson country peut me tirer quelques larmes et même changer ma vie dans un sens, cet art sera aussi "Grand" que le "Love Supreme" de Coltrane ou le "Gaspard de la Nuit" De Ravel. J'attends de l'art des expériences extraordinaires et parfois, malheureusement, cela m'expose à de cruelles déceptions. Mais je suis comme ça.

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°65 - Avril 2007)