BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Martin Road pochette

PISTES :

1. Brave Anna (7:10)
2. Window (4:39)
3. She Takes One Step (5:36)
4. Drawing Water (5:25)
5. In Between A Home (5:02)
6. Outside (4:02)
7. Paved Over Summertime (3:48)
8. This Old Boat (6:11)
9. Martin Road (7:47)
10. Victoria Day (4:30)

FORMATION :

Ken Baird

(chant, piano, claviers, guitares, flûtes)

Chris Lamont

(batterie [1,3-4,6-9])

Susan Fraser

(chant [2,5-6])

Steve Cochrane

(guitares [3])

John Mamone

(basse [4,7], Guitares [7])

Dino Verginella

(basse [8-9])

Jacob Moon

(guitares [10])

EXTRAITS AUDIO :

KEN BAIRD

"Martin Road"

Canada - 2004

Autoprod. - 54:10

 

 

Ecrire sur la musique est une gageure. Il faut d'abord se forcer à imaginer que le mot peut dire le son, que le verbe est capable de rendre compte de la partie la plus insaisissable de la musique. Pour ma part, souvent les mots m'échappent, il faut que je me dépêche avant de ne plus pouvoir les écrire. Mais écrire sur la musique de Ken Baird me semble aisé tant je suis subjugué par certaines de ces mélodies, des accords majeurs ayant conscience de leur nature divine. J'ai éprouvé immédiatement une sympathie irrésistible pour cette musique somptueusement romantique, chatoyante et ondulée comme une chenille dans sa peau colorée. C'est une fête foraine chez les âmes sensibles, c'est ce qu'on voudra mais c'est ailleurs. Elle peut laisser des traces mélodiques mêlées à notre sang, diluées dans nos regards, nos gestes, parties intégrantes de nous mêmes.

Jusqu'à présent, le travail de Ken Baird s'est inscrit dans cet espace de pureté ouvert grâce à la résonance laissée par l'écho de mélodies irrésistibles. Après l'accord final, on retrouvait «le bien le plus précieux de l'homme» (le silence d'après les grecs anciens), mais pendant quelques secondes la musique tournait encore dans l'espace comme un objet magique, l'envahissait, le hantait, l'habitait et s'y déployait. Ce pur objet sonore généré par la guitare qui vient de se taire, mais n'a pas encore été recouvert par le silence, produisait à lui seul ce genre de fixation de tension à partir de laquelle advient le désir de l'auditeur d'entrer en osmose avec le monde.

Au fil des album du Canadien s'est dégagée une personnalité qui lui est propre. De l'hommage trop respectueux d'August (1996), jolie carte de visite suivie de Fields (1998), véritable revendication stimulante et explosive d'un style, le génie et l'originalité de Mike Oldfield n'a jamais cessé d'être à l'honneur. Orion (2000) fut une fort curieuse navigation interstellaire dans des éthers de guitares Oldfieldienne, transpirant sous de somptueuses symphonies héritées du groupe Renaissance. L'expression parfaite d'une âme comme attitude de survie.

Après avoir décidé de laisser un peu de côté le prog éblouissant et enthousiaste, invité la charmante Sue Fraser de n'assurer plus que quelques discrètes interventions vocales, et abandonné les citations les plus marquantes, Ken Baird a enfin pu faire aboutir son quatrième opus. Le bonhomme a tenu ses promesses annoncées lors de la sortie du précédent album, brillant mais trop court (37 minutes tout mouillé). Martin Road flirte bien avec le minimum requis à l'ère laser, mais les errements y sont aussi plus nombreux. Surtout pour ceux qui considèrent que Cat Stevens n'est pas précisément un parangon du progressif. Car au final, on obtient une collection de délicieuses comptines sophistiquées plus proches de Fields que des grandes envolées épiques d'Orion. Forcément, on peut penser que l'amateur exigeant y perd au passage et que seul le badaud du prog trouvera la visite excellente. Mais malgré sa relative simplicité, Martin Road témoigne une nouvelle fois du génie mélodique de son auteur. Sur ce disque, le chant très présent est soutenu par un très élégant travail musical, où les instruments s'expriment en grande harmonie, dans la plus grande courtoisie. Parfois, les mélodies se cognent encore entre elles mais en restant parfaitement en équilibre. Martin Road n'est pas une œuvre d'art, c'est une œuvre à dimension humaine, chaleureuse, fascinante et sans complaisance. Son propos n'a d'autre ambition que de nous décrire des états d'âme en demi teinte. Pas plus complexe que la vie de tout un chacun. Mais pas moins.

On pourra dire tout le mal que l'on veut de cet album, qu'il est un peu à Ken Baird ce que fut Azure d'Or pour Renaissance, une merveilleuse mais inquiétante prise de distance (voire même rupture) avec le progressif. On déplorera les moments de grandes faiblesses (un «This Old Boat» qui n'en finit pas de sombrer) et les prolongations faussement inutiles («Victoria Day»). On pourra dire ce qu'on veut mais... Ah ! le son voluptueux de cette guitare sur «Brave Anna» et sur «Martin Road» !

Martin Road sera peut-être une déception pour tout fan de progressif, mais nous sommes heureusement beaucoup plus que cela. Le charme inestimable et la douce nostalgie de titres comme «In Between A Home» ou «Outside» permet de lutter contre le silence implacable vers lequel on sens parfois le destin nous précipiter. Et, à la fin des huit minutes du morceau éponyme, je m'allonge par terre, ravagé d'épuisement. Et je reste là, à rire dans mon for intérieur pour chaque note bien tournée, chaque parcelle de poésie que ces notes contiennent et je me dis qu'elles sont une des meilleures choses que je connaisse pour justifier l'existence de l'homme sur cette terre. Un art qui permet de supporter le tragique de la vie des hommes.

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°53 - Mai 2004)