BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

The Human Equation pochette

PISTES :

CD 1 :
1. Day One: Vigil (1:33)
2. Day Two: Isolation (8:42)
3. Day Three: Pain (4:58)
4. Day Four: Mystery (5:37)
5. Day Five: Voices (7:09)
6. Day Six: Childhood (5:05)
7. Day Seven: Hope (2:47)
8. Day Eight: School (4:22)
9. Day Nine: Playground (2:15)
10. Day Ten: Memories (3:57)
11. Day Eleven: Love (4:18)

CD 2 :
1. Day Twelve: Trauma (8:59)
2. Day Thirteen: Sign (4:47)
3. Day Fourteen: Pride (4:42)
4. Day Fifteen: Betrayal (5:24)
5. Day Sixteen: Loser (4:46)
6. Day Seventeen: Accident? (5:42)
7. Day Eighteen: Realization (4:31)
8. Day Nineteen: Disclosure (4:42)
9. Day Twenty: Confrontation (7:03)

FORMATION :

Arjen Anthony Lucassen

(guitares électrique et acoustique, basse, synthétiseurs analogiques, orgue Hammond, Mellotron, claviers additionnels, mandoline)

CHANTEURS :

Devon Graves (Dead Soul Tribe) :
Agony

Devin Townsend (SYL) :
Rage

Eric Clayton (Saviour Machine) :
Reason

Mikael Åkerfeldt (Opeth) :
Fear

Magnus Ekwall (The Quill) :
Pride

Heather Findlay (Mostly Autumn) :
Love

Irene Jansen (Karma) :
Passion

James LaBrie (Dream Theater) :
Me

Marcela Bovio (Elfonia) :
Wife

Mike Baker (Shadow Gallery) :
Father

Arjen Lucassen (Ayreon) :
Best Friend

INSTRUMENTISTES :

Ken Hensley (Uriah Heep, ...)
orgue Hammond [16]

Oliver Wakeman (Nolan & Wakeman)
claviers [17]

Martin Orford (IQ, Jadis)
claviers [15]

Ed Warby (Gorefest, ...)
 batterie

Joost van den Broek (Ayreon)
synthétiseur [2], clavecin [13]

John McManus
flûte grave [13,16,18], tin-whistle [18]

Jeroen Goossens
flûte [3,5,9,14,18], flûte alto [2], flûte basse [5,14], flûte de pan [6], flûtes à becs [13], didgeridoo [16], basson [18]

Robert Baba
violons

Marieke van der Heyden
violoncelle

EXTRAITS AUDIO :

AYREON

"The Human Equation"

Pays-Bas - 2004
InsideOut - 50:47/51:34

 

 

Les exemplaires promos de The Human Equation nous étant parvenus près de deux mois avant la sortie officielle du disque, nous vous proposons en avant-première notre analyse de ce très attendu nouveau projet d'Arjen Anthony Lucassen. Il faut dire que la dernière parution sous le patronyme d'Ayreon remonte tout de même à 2000, avec la sortie du diptyque The Dream Sequencer / Flight Of The Migrator. Entre-temps, Lucassen, outre quelques collaborations (avec Lana Lane, Erik Norlander ou Ars Nova), avait privilégié la musique planante avec Ambeon puis le hard-prog sur Star One (voir les numéros 40, 44 et 49 de Big Bang). On le retrouve ici pour un double album qui se rapproche plutôt de Into The Electric Castle, pas seulement en raison du format double et du fait que l'illustrateur de la pochette soit le même, mais également à cause du mélange dans de nombreux morceaux de plusieurs voix et d'un discours progressif classique à une rythmique plutôt hard.

Dans un louable souci de renouvellement, Lucassen a convié autour de lui une vaste panoplie d'interprètes qui travaillent avec lui pour la première fois. Du côté des chanteurs, on note la présence de James Labrie, Mikael Åkerfeldt d'Opeth, Eric Clayton de Saviour Machine, Magnus Ekwall de The Quill, Devon Graves de Dead Soul Tribe, Mike Baker de Shadow Gallery et du touche-à-tout Devin Townsend. Côté féminin, outre Irene Jansen, déjà présente sur la tournée de Star One - et qui est d'ailleurs souvent utilisée pour des chœurs similaires -, la belle Heather Findlay de Mostly Autumn et Marcela Bovio ont répondu présentes; on regrettera par contre l'absence de la talentueuse Astrid van der Veen, qui illuminait le Fate Of A Dreamer d'Ambeon. Enfin, en ce qui concerne les instrumentistes, si Ed Warby et Joost van den Broek (du Live On Earth) sont fidèles au poste, Oliver Wakeman, Martin Orford d'IQ et Ken Hensley, ancien claviériste d'Uriah Heep, viennent chacun offrir un unique solo, ce que l'on peut regretter... Le plus intéressant est sans aucun doute celui d'Hensley à l'orgue Hammond, qui enchaîne les rebondissements. Si celui d'Orford, virtuose, est également attachant, celui de Wakeman fils apparaît par contre comme trop classique et attendu.

Bref, comme toujours, le casting est luxueux, mais sa diversité n'est pas la seule innovation de ce sixième album : délaissant pour un temps la science-fiction, Lucassen a élaboré une histoire plus ancrée dans notre réalité. Un homme d'affaire égoïste, incarné par James Labrie, est victime d'un accident de voiture et sombre dans le coma. Durant vingt jours, qui correspondent aux vingt morceaux du double album, il va se retrouver confronté inconsciemment à des personnes proches (sa femme, son père et son meilleur ami, ce dernier rôle assumé par Lucassen) et surtout à des émotions aussi diverses que l'amour, la raison, la peur, la fierté ou l'agonie, ces rencontres ayant la possibilité de le faire changer en lui révélant ce que c'est qu'être humain au sens plein du terme... Sans révéler le déroulement de l'histoire, on peut simplement remarquer que le dénouement final, particulièrement surprenant, fait habilement le lien avec le concept Universal Migrator des deux précédents disques d'Ayreon.

Du point de vue des compositions, la recette élaborée par Lucassen est désormais bien rodée. Sur le premier disque, les titres courts alternent avec les suites plus ambitieuses, les premiers servant surtout d'introduction («Day One : Vigil») ou de transition («Day Seven : Hope», qui sonne comme un chant de Noël); sur le second disque, par contre, entre les deux suites qui ouvrent et ferment l'ensemble, les morceaux tournent tous autour de cinq minutes. Bien sûr, les structures et les sonorités qu'affectionne Lucassen nous sont bien connues : des débuts souvent acoustiques ou planants, auxquels succèdent des riffs de guitares plus trempés, accompagnés d'orgue Hammond ou autre Moog (les volutes de «Day Four : Mystery»), sans oublier les soli de six cordes très gilmouriens... Mais on succombe malgré tout à ces séquences emphatiques de la même manière que l'on retrouve avec plaisir le cadre d'une vieille maison familiale. Les passages instrumentaux de «Day Two : Isolation» - claviers atmosphériques très inspirés d'Ambeon, puis soli de guitare et de claviers - sont ainsi des sans fautes dans le genre.

Par ailleurs, Lucassen a tout de même développé certains aspects de sa musique en accentuant ses côtés folk et orchestraux. Ainsi, John McManus, du groupe Celtus (déjà présent sur Fate Of A Dreamer d'Ambeon), officie à la flûte, tout comme Jeroen Goossens, sur pas moins de huit morceaux, dans un style tantôt sud-américain («Day Six : Childhood»), tantôt «tullien» comme dans «Day Five : Voices» ou «Day Fourteen : Pride» (ce dernier musicien joue même du didgeridoo sur «Day Sixteen : Loser»); le violon et le violoncelle viennent compléter ce tableau de sonorités nouvelles, dont le court instrumental bretonnant «Day Nine : Playground» est un bon exemple. «Day Sixteen : Loser» et son thème dansant, tout comme «Day Thirteen : Sign», chanté par Heather Findlay, s'apparentent également très clairement à la musique celtique, une parenté renforcée par le groupe d'appartenance de la chanteuse... Quant à la dominante symphonique, elle est mise à l'honneur - plutôt brièvement - au centre de «Day Eight : School», de «Day Eighteen : Realization» et de «Day Nineteen : Disclosure».

Ce qu'il faut en tout cas souligner avec The Human Equation, c'est la grande qualité des interventions vocales, de la superbe voix de Marcela Bovio, évocatrice par moments de Kate Bush, à celle à la fois grave et lyrique de Eric Clayton (sur «Day Seventeen : Accident ?», on croirait entendre David Bowie), sans parler du théâtral Mike Baker, hélas présent sur un unique titre («Day Sixteen : Loser»), ou de James Labrie, qui confirme tout le bien que l'on peut penser de lui depuis quelques années. Même les interventions death, œuvre de Devin Townsend (que l'on regrette toutefois de voir cantonné à ce rôle lorsque l'on connaît l'étendue de son registre), un style déjà utilisé sur The Final Experiment, sont parfaitement intégrées à l'ensemble et l'épicent à plaisir («Day Three : Pain», «Day Twelve : Trauma», «Day Sixteen : Loser»). Les refrains sont d'ailleurs le plus souvent séduisants, à l'instar du délicat «Day Seventeen : Accident ?», beaucoup privilégiant les combinaisons de voix («Day Three : Pain», «Day Fifteen : Betrayal», «Day Twenty : Confrontation») et les chœurs massifs («Day Eight : School», «Day Eleven : Love»), parfois de manière forcée («Day Eighteen : Realization»). Bien sûr, l'auto-plagiat n'est pas évité, ainsi qu'en témoignent des titres comme «Day Nineteen : Disclosure», mais globalement, on ne s'ennuie pas à l'écoute de ce grand œuvre.

Au final, The Human Equation apparaît comme un des meilleurs albums d'Ayreon, sans doute un poil au-dessus de Into The Electric Castle (mettons à part le diptyque Universal Migrator, trop différencié entre les deux CDs), avec une préférence pour le premier disque. Lucassen a peaufiné son style, et si ses afficionados pourront regretter que son souci d'élargissement reste limité, ils seront probablement à nouveau conquis par son savoir-faire, savoir-faire qui devrait lui permettre d'élargir encore son public. InsideOut mise d'ailleurs beaucoup sur cette œuvre, puisqu'à la sortie d'un single le 19 avril (comprenant, outre deux extraits de The Human Equation, des reprises de «No Quarter» de Led Zeppelin et «Space Oddity» de David Bowie), le label allemand associe une triple sortie de l'album le 24 mai : sous forme de double CD traditionnel, sous forme de double CD avec livret étendu et DVD bonus retraçant la réalisation de The Human Equation (ainsi qu'un clip de «Day Eleven : Love»), et en format livre avec un livret encore plus gros et le même DVD. Plus que jamais, Lucassen sait créer l'événement !

Jean-Guillaume LANUQUE

(chronique parue dans Big Bang n°53 - Mai 2004)