BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Prologue (3:17)
Act I The Dawning :
2. The Awareness (6:36)
3. Eyes Of Time (5:06)
4. The Banishment (11:08)
Act II King Arthur's Court :
5. Ye Courtyard Minstrel Boy (2:46)
6. Sail Away To Avalon (4:02)
7. Nature's Dance (2:28)
Act III Visual Echoes :
8. Computer-reign (game Over) (3:25)
9. Waracle (6:44)
10. Listen To The Waves (4:59)
11. Magic Ride (3:36)
Act IV Merlin's will And Ayreon's Fate :
12. Merlin's Will (3:20)
13. The Charm Of The Seer (4:12)
14. Swan Song (2:44)
15. Ayreon's Fate (6:56)

FORMATION :

Arjen Lucassen

(guitares, basse, claviers)

Cleem Determeijer (Finch)

(claviers)

Ernst van Ee (Helloise)

(batterie)

Jolanda Verduijn

(basse)

Peter Vink (Finch, Q'65)

(basse)

Jan Bijlsma

(basse)

Barry Hay

(flûte alto)

Edward Reekers (Kayak)
Lenny Wolf (Kingdom Come)
Robert Soeterbroek
Jan-Chris De Koeijer
Ian Parry (Vengeance)
Barry Hay (Golden Earring)
Arjen Lucassen (Vengeance)
Jan van Feggelen
Leon Goewie
Ruud Houweling
Lucie Hillen
Mirjam van Doorn
Debby Schreude

(chant)

AYREON

"The Final Experiment"

Pays-Bas - 1995

Transmission Records - 71:19

 

 

Décidément, les concept-albums et autres opéras rock font ces temps-ci un retour en force chez les groupes progressifs. Je veux évidemment parler des albums accordant une importance égale à leurs contenus musical et littéraire, et non, plus globalement, de ceux (fort nombreux pour leur part) présentant des morceaux simplement liés par un thème d'inspiration commun.

Avec ce premier album solo, conçu sur une période de deux ans, le guitariste et compositeur Arjen Anthony Lucassen (qui, contrairement à ce que l'on pourrait penser, n'a rien d'un petit nouveau sur la scène progressive néerlandaise, puisqu'il mena successivement les groupes Bodine et Vengeance, tous deux auteurs d'albums) a sans conteste voulu nous en mettre plein la vue : du packaging très léché à la production grandiose, en passant par une liste de participants longue comme le bras (au sein de laquelle on retrouve nombre de 'stars' de la scène progressive des Pays-Bas des années 70 : Cleem Determeijer et Peter Vink de Finch, Edward Reekers de Kayak, ou encore Barry Hay de Golden Earring)... sans omettre, évidemment, l'ambition démesurée du projet lui-même. The Final Experiment constitue forcément, inévitablement même (qu'on le veuille ou non), l'un des événements progressifs majeurs de ce début d'année.

Attardons-nous un instant sur la trame du récit qui sous-tend l'enchaînement des quinze morceaux (de 2:28 à 11:08). Il s'agit d'une histoire de science-fiction que l'on pourrait rapprocher de celle contée par Terry Gilliam dans son dernier long-métrage, "L'Armée des Douze Singes" : en 2084, la Terre est menacée de disparition par le résultat de décennies d'irresponsabilité humaine (pollution, guerres, etc.), ce qui pousse des scientifiques à tenter d'avertir, par le biais d'un programme informatique baptisé 'Télépathie Temporelle', les hommes des temps passés des périls qui les menacent s'ils ne modifient pas leur attitude. Le message en question tombe entre les mains d'un ménestrel du VIème siècle, Ayreon (justement) qui, après maintes péripéties qui le verront fréquenter la cour du Roi Arthur et Merlin l'Enchanteur (!), fera parvenir à nous, mélomanes du vingtième siècle (ce dernier, "siècle de la communication" étant choisi comme le plus propice à la diffusion optimale du message), par le biais du présent CD... Etonnant, non ?

Cette thématique n'a certes rien de vraiment nouveau, mais a au moins le mérite de se prêter idéalement, a priori, à une transposition musicale et sonore très riche. Et de ce point de vue, Arjen Lucassen n'a pas lésiné sur les moyens : on a parfois l'impression d'écouter la bande originale d'un hypothétique film de science-fiction, tant fourmillent les trouvailles sonores et autres bruitages. Pour ce qui est de la musique proprement dite, la qualifier de grandiloquente serait au-dessous de la vérité; c'est d'ailleurs essentiellement là que les avis vont être amenés à diverger.

En effet, de deux choses l'une : soit l'on se laisse, plus ou moins complaisamment ou naïvement, prendre au jeu du compositeur, fermant les yeux sur certaines faiblesses et autres excès pourtant flagrants, au bénéfice d'une approche globale de l'œuvre, ce qui peut légitimement amener à considérer ce disque comme une grande réussite; soit l'on fait preuve d'un peu plus d'esprit critique, et là, le bilan s'avère beaucoup plus mitigé.

Bref, le débat est le suivant : Arjen Lucassen est-il un artiste ambitieux ou prétentieux ? Cette question serait secondaire, voire inutile, si nous avions devant nous une œuvre irréprochable. Hélas, force est de constater que l'inspiration du compositeur est des plus variables, et que certains de ses partis-pris sont assez contestables.

Tout d'abord, The Final Experiment est un album pesant, voire étouffant, dans lequel les respirations et apaisements - citons en particulier "Nature's Dance" (2:28) et le très beau "Magic Ride" (3:36) - sont trop rares et trop courts; le reste du temps, on est à mi-chemin entre un rock progressif pompeux, voire boursouflé, mais pas désagréable au demeurant, et un heavy-metal qui, pour les non-amateurs, peut s'avérer rapidement irritant, d'autant qu'il n'est pas avare en interventions vocales (vu le nombre de chanteurs présents, ce n'est certes pas étonnant !). Ce qui limite sévèrement les opportunités pour l'imagination de l'auditeur de vagabonder librement, hors des repères trop évidents que finissent par constituer les textes et leur corollaire vocal. Les passages instrumentaux sont en effet rarement développés : c'est d'autant plus regrettable que Lucassen et Determeijer prouvent à plusieurs reprises leur inspiration soliste (aux guitares et synthés respectivement).

Au total voici un album propre à diviser les amateurs de rock progressif : œuvre imposante et importante pour certains, projet aguicheur et opportuniste pour les autres. Souhaitons maintenant qu'Arjen Lucassen confirme ce premier essai, de préférence en choisissant un cadre artistique un peu plus humble et sobre...

Frédéric BELLAY

Quelques questions à Arjen Anthony LUCASSEN :

Peux-tu nous en dire plus sur ton passé musical, qui semble bien rempli ?

J'ai 35 ans. Depuis mes débuts en 1981, j'ai fait partie de trois groupes : Pythagoras (rock progressif) - 1 album; Bodine (heavy-metal) - 2 albums; et surtout Vengeance, de 1984 à 1992. Ce dernier groupe a obtenu un succès considérable aux Pays-Bas et au Japon. Nous avons effectué de nombreuses tournées, et enregistré pas moins de six albums. En 1993, j'ai sorti un premier album solo, Anthony - Pools Of Sorrow, Waves Of Joy, qui fut hélas un échec commercial, sans doute parce que c'était trop différent de ce que je faisais auparavant.

Comment as-tu réussi à réunir autant de musiciens célèbres pour l'enregistrement de Ayreon - The Final Experiment ?

En fait, ce fut assez simple : je leur ai fait parvenir une cassette avec mes chansons, et ils ont dit oui ! Ils trouvaient que c'était une idée géniale, de faire un opéra-rock progressif dans les années 90 ! Personnellement, je les admire tous beaucoup, et comme eux aussi ont semblé aimer cette expérience, je suis l'homme le plus heureux du monde !

Sais-tu à combien d'exemplaires le CD s'est vendu pour le moment ?

Environ 10 000 (!) aux Pays-Bas, principalement grâce au fait que la magazine "Aardshok" l'ait élu "disque de l'année". Pour ce qui est du reste de l'Europe, c'est encore tout chaud... Au Japon, le disque est sorti il y a environ un mois (chez JVC), mais je n'ai pas encore les chiffres.

As-tu l'intention de jouer The Final Experiment sur scène ?

Je ne crois pas qu'il me serait possible de réunir tous les musiciens et chanteurs, donc a priori, je dirais "non" - car je suis, comme vous vous en doutez sûrement, un grand perfectionniste. Comme en plus, je voudrais un orchestre, je peux franchement vous répondre : aucune chance !

Des projets, néanmoins ?

Tout à fait. Je suis en train de terminer un nouvel album. Je débute le mixage en avril, et j'espère le sortir en août. Il s'agit à nouveau d'un album concept progressif, à la croisée de Pink Floyd, Led Zeppelin et les Beatles, avec beaucoup de guitares...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°15 - Printemps 1996)