BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Syndenes Magi pochette

PISTES :

1. Syndenes Magi (12:20)
2. Mörket 2 (9:34)
3. Mörket 3 (20:20)

FORMATION :

Jostein Smeby

(guitare, chant)

Stig Arve Kvam Jørgensen

(claviers, chant)

Erik Paulsen

(basse, chant)

Eskil Nyhus

(batterie, percussions)

INVITÉS

Halvor Viken Holand
(violon)

Alessandro Elide
(percussions)

ARABS IN ASPIC

"Syndenes Magi"

Norvège - 2017

Apollon Records - 42:14

 

 

Syndenes Magi, c'est quand même le sixième album du groupe norvégien Arabs In Aspic. Depuis la sortie de leur premier EP, Progeria (2003), la bande originaire de Trondheim a fait du chemin, proposant toujours un prog rétro à tendance heavy de grande qualité chanté en anglais ou en norvégien. Personnellement, je les ai découverts tardivement, en 2015, au festival Crescendo, où leur prestation m'avait quand même bluffé (un cran derrière les fabuleux Not A Good Sign quand même). Chroniquer ce nouvel album, premier du groupe chez Apollon Records, sonnait donc comme une évidence. Pourtant, le rétro-prog est loin de toujours avoir mes faveurs ces temps-ci. Comme si les groupes pratiquant ce style ne faisaient que rabâcher leurs leçons et extérioriser leur amour pour un genre qui va bientôt atteindre le demi-siècle... Nonobstant, il reste des artistes qui, tout en étant clairement identifiables à cet âge d'or du rock progressif, ont quelque chose à dire, une sincérité qui déborde des lignes mélodiques et des ambiances qu'ils distillent. Et Arabs In Aspic fait partie de cette caste restreinte. D'autant qu'avec Syndenes Magi, nos Norvégiens ne font pas les choses à moitié : seulement trois titres, les plus longs, pratiquement, de leur discographie ; un chant uniquement dans la langue de Knut Hamsun ; une longueur totale plus proche de celle d'un LP que d'un CD ; et toujours cette utilisation des instruments - les claviers surtout : orgue Hammond, Mellotron, Fender Rhodes - caractéristiques du prog (chambres d'écho, amplis à lampes, etc.).

Déjà, la pochette, réalisation comme toujours de Julia Proszowska Lund - considérée comme membre à part entière du groupe -, a de quoi en imposer - ou en dégoûter certains - et donner le ton : s'inquiéter des horreurs de ce monde et établir une apologie paradoxale du crime et de sa magie... Et comme les ambiances musicales - sombres et inquiétantes - ne déparent pas cette ambiguïté, on se retrouve aussi bien dans les climats propres aux premiers King Crimson - Arabs In Aspic a quelque peu abandonné ici le côté yessien développé sur des albums comme Pictures In A Dream (2013) - que dans les éthers parfois sauvages des icones du hard progressif - Deep Purple, Uriah Heep, les premiers Black Sabbath et Alice Cooper, et la face sombre de Led Zeppelin (écoutez l'intro de "Mörket 3" et pensez à "Baby I'm Gonna Leave You" et "Stairway To Heaven").

Bon, il n'est nullement besoin d'avoir un master en progitude pour comprendre que le nom Arabs In Aspic a quelque chose à voir avec la série d'instrumentaux "Larks' Tongues In Aspic" de King Crimson - le groupe est même allé, pendant une courte période, jusqu'à s'appeler Arabs In Aspic II ! Pourtant, il y a chez nos quatre Scandinaves un goût de confiture estampillée ELP en plus de la gelée (aspic) crimsonienne. Mais Arabs In Aspic parvient, un peu comme son homologue hongrois d'After Crying, à en faire une lecture-développement tout à fait personnelle - saupoudrant de hard rock psychédélique là où After Crying épice avec du Zappa et de la musique classique. Parfois, on a également des effluves de progressif italien, dans cette manière si particulière de chanter de Jostein Smeby (également guitariste) par exemple, ou dans l'utilisation de l'orgue Hammond - à l'instar d'un Areknamés. Et puis, de-ci de-là, quelques relents floydiens - les voix quasi féminines (du claviériste) sur "Mörket 3", un petit quelque chose de Obscured By Clouds ou Atom Heart Mother ici ou là...

Et ça attaque plutôt de façon mordante avec un "Syndenes Magi" (12:20) où les percussions de l'invité Alessandro Elide viennent s'ajouter à celles du batteur Eskil Nyhus. Comme un "Cymbaline" du More de Pink Floyd à la sauce hard-prog (écoutez la quatrième minute, avec la guitare et l'orgue...). Smeby a pas mal pris de son jeu à David Gilmour. On peut encore entendre cet aspect dans cette manière bluesy d'appréhender le court passage entre deux longs couplets (5:19 à 5:48). Les choeurs du claviériste Stig Arve Kvam Jørgensen et du bassiste Erik Paulsen donnent également une chaleur émotionnelle supplémentaire à l'ambiance proposée. Et Arabs In Aspic n'oublie pas de faire varier les climats, comme en atteste cette reprise du thème de l'intro à la manière d'un Uriah Heep - guitare doublée et filtrée à la wah-wah digne de Mick Box, de 6:33 à 7:46, ou sur le solo qui suivra peu après (8:01)... Et le morceau de s'envoler par une nouvelle accélération (8:38) avec les vrombissements de la basse d'Erik et les martellements sur l'orgue Hammond de Stig. On reviendra ensuite au thème crimsonien du début et ses étranges percussions, mélange de "Fracture" (Starless And Bible Black, 1974) et de "Cat Food" (Islands, 1970), pour finir sur un couplet à la "In The Court Of The Crimson King" sur fond de Mellotron et d'arpèges acoustiques (à la Genesis)...

"Mörket 2" est une pièce plus courte (9:34), dont l'introduction fait également penser au groupe de Godalming. S'ensuit un développement - surtout de claviers - avec de longs passages chantés (hélas, je ne lis pas le norvégien...) où l'on retrouve l'ambiance Black Sabbath/Uriah Heep dont Arabs In Aspic est expert. En guise de gelée royale d'accompagnement, le violon du second invité, Halvor Viken Holand, déroule ses pizzicati. Et puis (5:04), les guitares hackettiennes reviennent. Couches de 6-cordes et de claviers se superposent au rythme de la pulsation de plus en plus fournie par la batterie d'Eskil. Les transitions sont longues, mais nous amènent (6:42 à 7:18) à un passage que n'auraient pas renié Tony Banks et Mike Rutherford - indépendance des instruments, lignes mélodiques et rythmiques différentes mais complémentaires. Coda sur le riff initial et les claviers peuvent enfin s'emballer un peu plus qu'à l'accoutumée, rejoints par la guitare juste avant le decrescendo bruitiste final.

L'aspect bruitiste et expérimental va revenir pleinement sur le dernier titre de l'album, "Mörket 3" (20:20). Et ce sont encore les arpèges de guitare - électrique cette fois - et le Mellotron qui introduisent le morceau. Au début, les voix sont plutôt graves et hachées. Ce slow tempo est parfois d'une lourdeur à la limite du supportable, mais nos lascars en sortent vite en plaçant une reprise inspirée des couplets sur un groove plus chaloupé (6:03). Couplets et refrains se succèdent. On dirait un de ces titres à la Gérard Manset où l'importance du texte et sa longueur - il est sans doute impossible de couper - ne sont supportés que par de subtiles variations dans la façon d'appréhender les mélodies. Mais les guitares frippiennes vont vite revenir (7:50) pour amorcer de nouvelles ambiances instrumentales (8:04) beaucoup plus sombres et torturées dans leur globalité, mais aussi parfois primesautières (9:45 à 10:33) avec un solo d'orgue Hammond typiquement lordien et une partie assez floydienne ! Et puis arrive le passage qui pourrait fâcher (12:25) : une longue digression purement expérimentale que d'aucuns qualifieront de bruitiste (comme si on disait de Keith Emerson triturant les boutons de son Moog qu'il fait du bruit !). L'aspect mélodique revient alors (coda sur le début à partir de 17:47) pour amener délicatement vers la conclusion.  

Syndenes Magi est peut-être l'album le plus sombre d'Arabs In Aspic. C'est sans doute le plus violent aussi. Oh, pas à cause d'un déluge de décibels, de cris et de growls. Non, de cette violence dérangeante qui vous remue littéralement l'estomac quand elle ne met pas le bazar dans votre confort auditif. En ce sens-là, Syndenes Magi ressemble à un album de King Crimson. Peut-être trop pour certains. Jamais assez pour d'autres. Néanmoins, je trouve ce Syndenes Magi vraiment très abouti, correspondant sans doute le mieux à l'identité du groupe (le choix du seul norvégien pour le chant en est un indice flagrant). À l'écoute, Syndenes Magi est agréablement dérangeant et méchamment plaisant. On y trouve nombres de choses que les amateurs de rock progressif attendent - dont toutes ces petites finesses qui ornent différemment des passages de même nature. Sans raviver la querelle des Anciens et des Modernes, on peut dire qu'Arabs In Aspic dispense de façon contemporaine une musique de vétérans.

Syndenes Magi nous rappellera combien l'école du hard rock naissant et celle du rock progressif émergeant ont surfé en parallèle sur les vagues du psychédélisme de 1967. Cinquante ans après, Arabs In Aspic en fait une synthèse convaincante qui séduira les amateurs du groupe, les curieux de toute obédience et les nostalgiques invétérés.

Henri VAUGRAND

(chronique parue dans Big Bang n°101 - Février 2018)