BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Plays Metallica pochette

PISTES :

1. Enter Sandman
2. Master Of Puppets
3. Harvester Of Sorrow
4. The Unforgiven
5. Sad But True
6. Creeping Death
7. Wherever I May Roam
8. Welcome Home

FORMATION :

Max Lilja

(violoncelle)

Antero Manninen

(violoncelle)

Paavo Lötjönen

(violoncelle)

Eicca Toppinen

(violoncelle)

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Inquisition Symphony pochette

PISTES :

1. Harmageddon
2. From Out Of Nowhere (Faith No More)
3. For Whom The Bell Tolls (Metallica)
4. Nothing Else Matters (Metallica)
5. Refuse/Resist (Sepultura)
6. M.B.
7. Inquisition Symphony (Sepultura)
8. Fade To Black (Metallica)
9. Domination (Pantera)
10. Toreador
11. One (Metallica)

FORMATION :

Max Lilja

(violoncelle)

Antero Manninen

(violoncelle)

Paavo Lötjönen

(violoncelle)

Eicca Toppinen

(violoncelle)

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Cult pochette

PISTES :

1. Path
2. Struggle
3. Romance
4. Pray !
5. In memoriam
6. Hyperventilation
7. Beyond time
8. Hope
9. Kaamos
10. Coma
11. Hall Of The Mountain King
12. Until It Sleeps
13. Fight Fire With Fire

FORMATION :

Max Lilja

(violoncelle)

Perttu Kivilaakso

(violoncelle)

Paavo Lötjönen

(violoncelle)

Eicca Toppinen

(violoncelle)

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Reflections pochette

PISTES :

1. Proloque (Apprehension)
2. No Education
3. Faraway
4. Somewhere Around Nothing
5. Drive
6. Cohkka
7. Conclusion
8. Resurrection
9. Heat
10. Cortege
11. Pandemonium
12. Toreador II
13. Epiloque (Relief)

FORMATION :

Perttu Kivilaakso

(violoncelle)

Paavo Lötjönen

(violoncelle)

Eicca Toppinen

(violoncelle)

Dave Lombardo

(batterie)

EXTRAITS AUDIO :

APOCALYPTICA

"Plays Metallica By Four Cellos"

Finlande - 1996 - Polygram - 44:33

"Inquisition Symphony"

1998 - Mercury - 46:52

"Cult"

2000 - Mercury - 52:38

"Reflections"

2003 - Island - 48:50

 

 

Apocalyptica est à bien des égards un OVNI musical, croisement curieux de classique et de metal particulièrement lourd, initiateur d'une démarche qui emprunte des chemins inverses de ceux d'un Therion pour aboutir à des résultats tout aussi progressifs. La télévision a même daigné s'intéresser à eux, en leur consacrant un reportage sur la chaîne Arte. C'est à Helsinki que naît en 1993, autour de quatre musiciens violonistes classiques de formation, Eicca Toppinen (né en 1975), Max Lilja, Antero Manninen et Paavo Lotjonen, la formation Apocalyptica. A la surprise de bien des intégristes classiques, ces amis sont en effet fans de metal, et vont faire le choix de s'encanailler dans ce milieu a priori fort éloigné de la «grande musique». Conçu au départ simplement comme un groupe de travail en école de musique, la Sibelius Academy, c'est le succès d'une représentation en public dans un club metal de la capitale finlandaise en 1995 qui pousse les quatre membres à envisager l'enregistrement d'un disque sans aucune ambition commerciale.

«In Memoriam», ou le temps des reprises (1996-1999)

Le premier disque des quatre Finlandais est constitué de huit reprises de Metallica, extraits des premiers albums du groupe, Ride The Lightning («Creeping Death»), Master Of Puppets (le titre éponyme et «Welcome Home (Sanitarium)»), ...And Justice For All («Harvester Of Sorrow»), et du Black Album («Enter Sandman», «Sad But True», «The Unforgiven», «Wherever I May Roam»). Les partitions d'origine sont adaptées pour le violoncelle avec subtilité par Eicca Toppinen, qui marque déjà son rôle moteur dans le quatuor. Si les tonalités graves servent à reconstituer une base rythmique, les sonorités plus acides et aiguës sont celles du soliste, qui suit globalement les lignes initiales de chant. Le résultat est en effet entièrement instrumental, et si l'adaptation est bluffante («The Unforgiven» sonne comme du classique traditionnel, par exemple), rendant justice à la qualité d'écriture des pionniers du trash, à leurs structures souvent complexes et à leur sensibilité mélodique («Master Of Puppets», «Wherever I May Roam»), une certaine lassitude se fait inévitablement sentir au fil de l'écoute de ces quarante-cinq minutes, surtout pour tous ceux qui ne sont guère habitués à la musique de chambre. Plays Metallica By Four Cello sort en 1996, et bénéficie de critiques positives tout autour du monde; il s'est à ce jour vendu à environ un million d'exemplaires. Il faut dire que l'originalité est forte à côté des plus prévisibles versions acoustiques ou reprises orchestrales de groupes connus.

Deux ans plus tard, les quatre musiciens réalisent un second opus, Inquisition Symphony. Ils y reprennent la même recette que leur premier disque, en diversifiant quelque peu les groupes repris. Si l'on retrouve toujours Metallica en bonne place, avec quatre morceaux sur les onze («Fade To Black» et «For Whom The Bell Tolls» de Ride The Lightning, le chaud et le froid du «One» de ...And Justice For All, «Nothing Else Matters» du Black Album dans une version apaisée émouvante et proche des pièces modernes de violoncelles ou de viole de gambe), Faith No More («From Out Of Nowhere», magnifié), Pantera («Domination») et les Brésiliens de Sepultura («Inquisition Symphony» et «Refuse / Resist», particulièrement agressifs) sont également honorés. Surtout, pour la première fois, des compositions originales, toutes composées par Eicca Toppinen, sont enregistrées. Au nombre de trois, elles incorporent de nouvelles sonorités, comme une délicate introduction de clavier sur «Harmageddon», et élargissent le jeu au violoncelle des quatre musiciens, ainsi qu'en témoigne à lui seul l'hispanisant «Toreador», sans doute le meilleur de ces trois inédits (cordes tirées, dissonances, effets de distorsion); «M.B.» présente même certains passages particulièrement virtuoses. Si la séparation entre rythmique grave et mélodies aiguës reste la base d'Apocalyptica, les structures choisies présentent déjà une certaine variété, et l'excellente production du disque contribue pour beaucoup à son puissant impact sonore. Pourtant, l'année qui suit, Antero Manninen quitte le groupe, et il est remplacé par Perttu Kivilaakso.

«Drive», ou le temps des compositions originales (2000 à aujourd'hui)

C'est avec ce nouveau membre qu'Apocalyptica enregistre en l'an 2000 un nouvel opus, Cult. Cette fois, les reprises ne sont que des bonus mineurs. Au nombre de trois, elles célèbrent une fois encore Metallica («Fight Fire With Fire» de Ride The Lightning, très dynamique, et «Until It Sleeps» du plus controversé Load), et pour la première fois un compositeur classique, le norvégien Edward Grieg, avec le célèbre «Hall Of The Mountain King», déjà utilisé en leur temps par Rick Wakeman ou Ritchie Blackmore. Les dix autres titres sont donc des morceaux originaux, tous écrits une nouvelle fois par Eicca Toppinen. Basées souvent sur la même progression, début et fin calmes, avec une longue séquence agitée au centre, elles possèdent pour plusieurs d'entre-elles une vraie force mélodique, à l'image du «Path» d'ouverture ou de «In Memoriam» et ses tourbillons de cordes. Sur la première composition, d'ailleurs, on peut entendre des percussions, qui émaillent de temps à autre l'album (sur le beau «Hope»), une nouveauté appréciable enrichissant encore la musique du quatuor, tout comme les tonalités orientales de «Kaamos» (la nuit polaire en Scandinavie). Autre nouveauté, en prélude à la sortie de Cult, un titre chanté, «Path vol. 2», avait vu le jour, avec la participation de la chanteuse de Guano Apes. Enfin, «Coma», le titre le plus long avec ses sept minutes, innove par sa structure plus lente, proche des musiques de films d'un David Lynch. Le son rythmique des violoncelles a également évolué, et se rapproche de manière surprenante de celui d'une guitare électrique. La dominante est d'inspiration metal, vu l'agressivité des thèmes («Struggle» et son ambiance de film d'horreur), et les morceaux plus doux, comme «Romance» ou «Beyond Time», gardent une dominante sombre et torturée. C'est d'ailleurs la signature stylistique de l'ensemble, comme le montre également «Pray !» et ses notes incisives, ou l'excellent «Hyperventilation», aux nombreux changements de tempo et envolées solistes. Après la sortie du disque, Apocalyptica se lance dans une tournée qui voit le groupe assurer pas moins de cent cinquante concerts, dont un à la Boule Noire de Paris en mars 2001. Cette épreuve d'endurance (il faut voir les musiciens debout et en sueur jouer de leurs instruments très physiques !) provoque d'ailleurs le départ d'un des quatre musiciens, Max Lilja. Pour les prestations live, son remplaçant n'est autre que Antero Manninen, le démissionnaire de 1999.

Quatre ans plus tard, en février 2003, le quatrième album du groupe, Reflections, est mis en vente. Il marque indéniablement un palier supplémentaire dans la progression d'Apocalyptica. Aucune reprise n'est au programme, et si les treize compositions restent de durée relativement modérée (autour de trois à quatre minutes), elles intègrent plus que par le passé des instruments supplémentaires qui viennent enrichir le propos musical. Eicca Topinnen reste le pourvoyeur majeur en écriture, mais pour la première fois, Perttu Kivilaakso, le plus jeune membre de la formation, compose seul trois titres. La dimension rythmique, toujours assurée par des violoncelles sonnant plus que jamais électrique, se trouve ainsi enrichie par la batterie de Dave Lombardo, célèbre batteur des maîtres du trash Slayer, et celle de Sami Kuoppamäki, plus monotone, pour une autre moitié des morceaux, et ceux qui en bénéficient sont aussi les plus rapides. «Prologue (Apprehension)», «No Education», «Drive» (ces deux derniers ayant d'ailleurs été initialement prévus pour intégrer du chant), «Pandemonium» et «Resurrection» avec leurs parties délirantes de violoncelles, ou l'imparable «Somewhere Around Nothing», ainsi que le poignant «Heat», affichent d'ailleurs des mélodies souvent plus séduisantes que celles de Cult, bien qu'une certaine tendance à l'auto-plagiat ne soit pas toujours évitée. D'autres pièces sont plus atmosphériques et porteuses d'émotions fragiles, comme le tendu «Cohkka», le dépouillé et sensible «Conclusion», «Epilogue (Relief)» souligné par le violon ou le beau «Faraway» et ses arrangements de piano. «Cortege» bénéficie même d'un accompagnement orchestral plus étendu, que le côté partiellement très saccadé de la composition n'exploite pas suffisamment. Enfin, on trouve un «Toreador II», suite - avec l'apport appréciable de la trompette - du «Toreador» de Inquisition Symphony.

Si les trois musiciens poursuivent des activités dans le monde du classique - Eicca Topinnen en composant, Paavo Lotjonen en donnant des cours au conservatoire et Perttu Kivilaakso en jouant dans un orchestre philarmonique -, ils n'en demeurent pas moins attachés à la continuation de l'aventure Apocalyptica. Pour preuve, leur récente participation à un titre du nouvel album de Grip Inc., Incorporated. Nul doute en effet que ce mélange entre classique et metal n'a pas encore exprimé toutes ses potentialités : il reste au trio à continuer d'élargir le panel instrumental de sa musique, à diversifier ses structures de compositions et pourquoi pas à intégrer plus systématiquement des lignes vocales... Une telle démarche d'avant-garde relève en tous les cas indéniablement d'un esprit progressif, et mérite assurément un coup d'oreilles...

Jean-Guillaume LANUQUE

(chronique parue dans Big Bang n°53 - Mai 2004)