BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Souffleurs de Vers pochette

PISTES :

1. Tous Les Boomerangs Du Monde (4:50)
2. Les Écluses (4:58)
3. Dieu Est Un escroc (8:15)
4. Nouvelles Du Ciel (3:16)
5. Interlude (2:01)
6. Où Vont Les Escargots? (4:19)
7. Coupée En Deux (5:58)
8. Les Beaux Restes (4:17)
9. Souffleurs De Vers (Synopsis) (3:05)
10. Souffleurs De Vers (Film) (16:45)
11. Journal Intime (2:33)

FORMATION :

Benoit Cazzulini

(batterie, percussions)

Caroline Crozat

(chant, chœurs)

Christian Décamps

(chant, guitare acoustique, piano)

Tristan Décamps

(claviers, chant)

Hassan Hajdi

(guitares, chant)

Thierry Sidhoum

(basse)

ANGE

"Souffleurs de Vers"

France - 2007

Artdisto/Wagram - 60:21

 

 

Après un ? plutôt mitigé, le nouvel album de Ange est une très bonne surprise, et sa qualité le hisse d'emblée au niveau d'un Culinaire Lingus, en attendant qu'un peu plus de recul permette sans doute de le considérer comme le meilleur cru du nouvel Ange... Souffleurs de Vers, dont le livret est particulièrement réussi, avec un Phil Umbdenstock qui privilégie désormais un dessin très sobre, bénéficie d'abord d'une production extrêmement moderne, percutante, les sonorités légèrement électro ou rock à la Porcupine Tree apportant un souffle de jeunesse à l'ensemble. Le mixage met bien en valeur l'ensemble des instruments, avec une section rythmique qui s'impose comme une des toutes meilleures, toutes époques confondues.

Côté textes, Christian a laissé globalement de côté ses tendances les plus rabelaisiennes et paillardes, et si ses traditionnels jeux de mots amuseront les uns et agaceront les autres, la part prédominante apportée à l'actualité se traduit par une vraie réussite. Regard désabusé, pessimiste, presque fataliste porté sur les malheurs du monde, la face noire de l'humain («Tous les Boomerangs du Monde», «Les Beaux Restes»), les développements politiques récents en France (la narration de «Interlude»), critique au vitriol - non sans grossir un peu le trait - des religions («Dieu est un Escroc», qui renoue avec la veine anticléricale de Ange, celle de «Si J'étais le Messie»...), et anticipation science-fictive de la fin possible du monde dans le titre éponyme : évoquant aussi bien Ravage de Barjavel que Farenheit 451 de Bradbury, le cataclysme mis en scène, châtiment d'une humanité qui s'est perdue dans la destruction environnementale et l'illusion de la chaleur virtuelle, contient également une certaine part d'autobiographie; derrière le fondateur des souffleurs de vers, ne devine-t-on pas la figure du «père» ? Restent donc le rêve, la poésie amoureuse («Journal intime», «Coupée en deux») ou une certaine magie rurale («Les écluses», métaphore des hauts et des bas de la vie), à l'écart des accélérations urbaines inhumaines («Où vont les escargots ?») pour cultiver le peu d'espoir qu'il reste toujours...

Musicalement, pas de temps mort. Tristan et Caroline, dont les interventions sont un élément essentiel de la force mélodique du disque, ont chacun droit à leur composition qu'ils interprètent seuls : «Nouvelles du du Ciel», sur la perte d'un être cher, est une magnifique complainte magnifiée par Tristan, sensible et émouvante sans jamais être larmoyante. Quant à «Coupée en Deux», avec son accompagnement rétro, il s'agit d'une chanson à la mélodie beaucoup plus notable que le «Entre Foot et Foutre» du précédent opus. Pour le reste, les ballades oscillent entre seulement sympathique (le conclusif «Journal intime») et plus que notable (le touchant «Les écluses», proche dans son intensité d'un «Aurealia», avec quelques nappes de Mellotron). Les titres plus rock, bien balancés et très efficaces, possèdent des thèmes marquants, certaines séquences instrumentales et des soli appréciables, pleins de feeling, signés Hassan Hajdi («Tous les Boomerangs du Monde» et sa guitare légèrement orientalisante, évocateur du meilleur des années 80, ou l'aérien «Les beaux restes», empli de groove). Seules les huit minutes de «Dieu est un Escroc» semblent en partie tirées en longueur, avec un refrain un peu trop répétitif. Mais le climax de l'album est sans conteste la suite d'une vingtaine de minutes (au lieu des cinquante deux initialement envisagées !), «Souffleurs de Vers». Après trois minutes de narration introductive par Caroline Crozat, un souffle symphonique se déchaîne, à grands coup de claviers, et les prestations vocales tous azimuts se succèdent, portant des mélodies très inspirées, soli de guitare lyrique en prime, à vous donner le frisson. Le plus étonnant est le final de quatre minutes, apocalyptique, tellement sombre et emphatique qu'il évoque Magma ou King Crimson ! Tout au long de cette intense et ambitieuse composition, aux contrastes marqués, passages atmosphériques ou plus puissants, les souvenirs se mêlent, de «Tout Bleu» à «La Bataille du Sucre», en passant par «Histoires d'Outre Rêve» ou «5ème Etoile à Gauche», voire même une touche de «Capitaine Cœur de Miel» pour le jeu habité de Christian juste avant l'explosion finale...

Un album d'une grande homogénéité, une remarquable réussite.

Jean-Guillaume LANUQUE

Entretien avec Christian DÉCAMPS :

Christian Décamps 2007

Tout d'abord, pouvez-vous nous dire quelques mots de la manière dont s'est déroulé le processus d'élaboration de ce nouvel album ?

Déjà, il faut dire que c'est grâce à Un pied dans la marge, c'est à dire notre association de fans, enfin d'imbibé, on les a appelés comme ça. On a lancé une souscription, et finalement cette souscription a fait qu'on a pu débuter les travaux. On a commencé par enregistrer toutes les parties instrumentales chez moi, dans ma ferme, à la Noiseraie, en Haute Saône. Et puis ensuite, on a tout transféré en Auvergne, chez notre sonorisateur Jean-Pierre Martin, sur un Protools, et on a fait les voix, les derniers arrangements et le mixage. Donc c'est un autoproduit, qui sort sur un petit label nancéen, et français de surcroît. La personne qui nous manage a deux casquettes, elle s'occupe de nous faire tourner et en même temps du label, ce qui est bien. C'est ce qu'il faut maintenant pour pouvoir avancer. En plus de ça, on est distribué par le dernier et premier distributeur indépendant, Wagram. Je pense que ce n'est pas une mauvaise situation pour Ange, car on ne recherche pas la rentabilité, mais la viabilité, pour pouvoir vivre de notre passion. C'est ça l'essentiel. faire de l'argent, pourquoi, à part pour acheter de nouveaux instruments, ou vivre ? Moi, je m'en tape, ce que j'aime bien, c'est chanter, vivre, m'amuser, rester gosse. Donc voilà, l'album s'est construit comme ça, comme le précédent d'ailleurs, et comme beaucoup d'autres. C'est toute une histoire de fidélité des fans, et je n'aurai pas assez de ma vie pour les remercier. Je trouve que c'est une belle histoire pour Ange, et il faut dire que pendant toutes ces années, je me suis toujours rapproché d'eux, et je suis resté au contact, même quant il y avait 3000 - 4000 personnes, j'arrivais quand même à être proche du public. Je trouve qu'un artiste se doit d'être généreux avec son public. Sans lui, il n'est qu'un leurre. C'est important qu'il y ait un respect réciproque, un échange de générosité. Nous, on l'est par le psychique, par le physique sur scène, on doit être généreux, et eux, par le fait de venir, d'acheter leurs places de concert, de venir nous applaudir, d'être poli quand on n'est pas trop bon, parce qu'il n'y a pas de mauvais public, il y a de mauvais artistes ou de bons artistes. On peut être mauvais un jour, pour des raisons X ou Y, et on peut être très bon aussi, ce qui fait qu'on est humain, qu'on est capable du meilleur comme du pire.

Comment se fait-il justement que votre nouvel album ne soit pas sorti chez Muséa, à la différence du récent Zénith An II ?

Je connais bien Bernard [Gueffier], c'est un ami. On a continué avec JC sur le nouvel album parce que JC, c'est 2dTour / Artdisto, le label et tourneur, et on voulait donc rester label / tourneur pour une nouvelle création. Musea n'a pas la structure pour faire tourner les groupes, et n'a pas non plus peut-être la distribution qu'a Wagram aussi. Ceci dit, il n'est pas impossible qu'un jour, on fasse d'autres choses avec Musea. Musea est un label qui travaille différemment de Artdisto. J'ai fait l'album Nu chez eux, j'ai signé en tant qu'artiste, et non en tant que licencié. j'ai vraiment aimé leur travail, et je pense refaire des choses avec eux. Il ont récupéré une grande partie du catalogue de Ange, c'est bien pour Musea aussi. Mais bon, il n'est pas dit qu'un jour, on ne va pas se retrouver chez Musea pour un nouvel album. Ce sont les hasards de la vie !

Peut-on avoir une idée du nombre d'exemplaires que vous vendez dans la conjoncture actuelle de crise du marché du disque ?

On se promène entre 12 et 15000. Avant, on avait un zéro au bout, c'était comme le public. Maintenant, en public, on se promène entre 600 et 800 en moyenne... C'est la vie, ce sont les humains qui sont comme ça. Il y a beaucoup trop de nostalgiques, je hais la nostalgie, je ne la supporte pas. Il y a beaucoup trop de nostalgiques dans la vie et ça me gave un peu, parce que c'est vrai que les 5000 ou 6000 personnes qui venaient voir Ange alors qu'on était vraiment hors mode dans les années 70, et qui après voulaient changer le monde en fumant des pétards avec leurs copines dans leurs sacs de couchage... Le temps de la liberté sexuelle, les groupies, le départ était sympa, mais ils étaient comme des enfants. Le problème, c'est qu'après, à partir du moment où il y a le mariage, où il y a les enfants de ce mariage, il y a télévision, pantoufles. La maman travaille, le papa travaille, et après, pour les loisirs, on finit devant Michel Drucker le soir. Et en fait, tous ces gens qui venaient te voir dans ces années là disparaissent. Ils ne sont pas tous morts, mais un jour, on les voit réapparaître parce qu'ils sont divorcés. Alors j'en vois, quelques fois, qui me disent : "Oh mais, je suis un fan de la première heure, tu sais, je t'ai suivi jusqu'en 76". "Et après ? je vais t'expliquer ce que tu as fait : tu t'es marié" - "Ben oui" - "Tu as eu des enfants" - "Oui" - "Et là tu as divorcé" - "Ben oui, comment tu le sais ?" - "Vous avez tous fait comme ça". Et là, ils reviennent aux concerts. parfois c'est triste, parce que les gens se retournent sur leur passé avec un œil nostalgique, et moi ça me fait peur, ça, les gens qui pleurent et qui voudraient encore avoir 25 ans, alors qu'ils ont eux-mêmes, inconsciemment, tué leur âme d'enfant. Ils n'ont pas senti qu'ils pouvaient rester, jusqu'à leur dernier souffle, enfant. Moi je l'ai fait, sans me forcer, dans mon inconscient j'ai fait fonctionner ça, du fait queje suis persuadé que je n'existe pas. Que là, en ce moment, toi tu n'existes pas, elle, elle n'existe pas. Pour moi, la vie n'est qu'un rêve, c'est le réveil qui nous tue; c'est Virginia Woolf qui disait ça. Je sais que je ne me souviens pas du jour où je suis sorti des cuisses de ma mère, toi non plus d'ailleurs, enfin c'était pas ma mère, ça je peux te le dire [rires]. Et puis je ne me souviendrai pas du jour de ma mort. On est bien d'accord ? Donc tu ne peux pas caler les deux, le début et la fin, tu es sur un fil d'éternité qui fait qu'en fait tu n'existes pas. C'est une fonction charnelle qui parle avec un esprit, mais il n'y a aucune religion qui peut raconter vraiment ça dans ce sens là. Je pense que moi, grâce à ça, je suis un prêtre de la non existence, en fait, je prêche en disant aux gens "mais tu n'existes pas". On ne peut pas raconter ça à son banquier, ou à son contrôleur des impôts ! Ca c'est du matériel, ce sont des choses qu'on appelle vitales. Mais c'est vrai que la vie n'est qu'un rêve, c'est le réveil qui nous tue. Je n'en démords pas. Donc, a fortiori, le fait d'être nostalgique, pour moi, est une tare immonde, incommensurable. "Ah, mais tu te souviens, ah, c'était le bon temps !". Ce sont les racines de l'arbre, "roots", elles sont là, on les respecte pour que l'arbre puisse pousser, et je respecte les débuts de Ange, je joue encore des titres, comme il y a - sans prétention aucune - des orchestres symphoniques qui jouent encore du Mozart, du Haendel ou du Ravel. Il y a une œuvre qui existe, l'œuvre d'un artiste qui s'appelle Ange, peu importe les gens qui sont montés dedans, que j'aimerais qu'après moi, cet artiste continue d'exister, de vivre, d'avancer... L'arbre pousse, il y a les branches, il y a les saisons qui passent sur le dessus, il y a des branches qu'il faut élaguer, d'autres qui s'élaguent toutes seules à cause de tempêtes, et puis ça va de nouveau en bourgeons, en fleurs, on donne un fruit, un album, mais grâce aux racines, grâce à tout çà. Je ne renie pas, contrairement à certains nostalgiques qui me disent "tu renie ton passé". Pas du tout, bien au contraire, je respecte les racines. Le respect, c'est important, sinon on n'avance pas. Pour moi, c'est ça l'essentiel, le respect, garder son âme d'enfant. Tout ça, ce sont les ingrédients pour fonctionner avec une passion, être passionné. Sinon, ça ne sert à rien de faire ce métier, ce n'est même pas un métier, c'est, comme je le dis, une passion.

C'est par rapport à cette méfiance de la nostalgie que le dernier album sonne extrêmement moderne ?

Il sonne comme on a eu envie de le faire sonner. On n'a même pas étudié un plan de marketing, on a dit "tiens, si on faisait ce morceau comme ça", on commence à tourner les trucs, et ça nous plait, "tiens, si on mettait ça", comme on faisait il y a trente ans ou trente-huit ans, c'est toujours pareil. En fait, on conçoit les albums, ce ne sont jamais les mêmes, les shows ne sont jamais les mêmes non plus. Là il y a moins de standards, donc il y en a toujours à la fin qui disent "ah, tu n'as pas joué 'Hymne à la Vie'"; oui, mais en 2002-2003, on a fait l'intégrale de Par les Fils de Mandrin. "Ah bon ?". Eh oui, je dis, fallait être là ! On ne peut pas jouer éternellement les mêmes shows, je ne peux pas écrire éternellement des légendes paysannes ou des textes ésotériques moyenâgeux. Et la vie, c'est une foultitude de choses dont on entend peu parler. Ange, c'est ça, les sujets sont là, ils viennent par hasard, au hasard de la pensée, parce que c'est comme je le dis dans un de mes sketchs - je fais des one man shows aussi avec des sketchs un peu corrosifs -, "dans la vie, il n 'y a pas que le cul, il y a la bite, les nichons et le cerveau". Avec un cerveau, on peut faire beaucoup de choses. Réfléchir, il n'y a pas que les miroirs qui réfléchissent. Les gens ne pensent pas qu'on peut penser, rêver et donc travailler. En fait, entre guillemets, travailler avec un cerveau et imaginer des choses. Ne serait-ce que croiser quelqu'un ! J'étais encore à Paris lundi et mardi, cette ville de merde, où je n'arrivais pas à trouver ma place, je ne reconnais plus ce monde, de toute façon, pour l'instant. J'essaye de vivre dans mon monde imaginaire, et je regardais ces gens, ces badauds, qui passaient : il y a de quoi écrire, il y a de quoi écrire, c'est formidable ! Il y a des tableaux, des tranches de vie, qui défilent devant vous, et ça donne du grain à moudre aux poètes. Même toutes les difficultés de la vie sont vraiment du pain béni pour le poète, parce qu'on arrive à écrire. Si tout était merveilleux, il n'y aurait pas de poètes. Moi, j'essaye de fonctionner dans le 60/40, c'est-à-dire à 60% positif, mais j'ai besoin des 40% négatifs pour pouvoir jouir des 60%. Si je n'ai pas ces 40%, je ne peux pas créer. A l'intérieur de ce qu'on aime, on fait une balance... Ma vie a toujours été comme ça, même ma vie privée, j'ai toujours foncé avec le respect des autres, avec des amis, parce que je suis assez tribal, j'aime bien la tribu, du fait que je suis lion de signe; le lion, il est dans son coin dans la savane, il regarde les petits qui bougent, la femelle, et tout ça...

Dans les textes du dernier album, on sent ce côté un peu négatif, avec beaucoup de considérations sur l'actualité...

C'est-à-dire que c'est un constat, une anticipation sur ce qui va se passer. Il est bien évident que l'espèce humaine, d'ici un siècle, va disparaître, comme ont disparu les dinosaures. Alors que ce sont des gens qui se croient immortels, qui croient qu'ils ont tout inventé. Je pense que non, je pense que l'espèce humaine est un virus et un anticorps. La planète est un être vivant, qui va vivre des milliards d'années, à l'intérieur d'un autre système qui nous dépasse, et je pense que l'être humain est là pour la détruire à petit feu. Il pourrait y avoir tous les Grenelles du monde, ce qui me fait bien rire, c'est pas ça qui va changer les choses. Mon papa disait "c'est pas quand on est dans la merde jusqu'au cou qu'on cherche le papier". Et je pense que c'est ce qu'ils sont en train de faire, en ce moment, ils cherchent le papier, ils sont dans le purin jusqu'ici, et ils disent "je pourrais pas me torcher ?". Ça sert à rien ! C'est ça, le Grenelle de l'environnement, ce sont des rigolos qui gagnent leur vie à raconter des conneries. Nicolas Hulot en premier, qui me déçoit fortement alors que j'aimais beaucoup ce mec là à une époque, et je trouve qu'il est dépassé aussi. On ne va pas faire des constats en hélicoptère et polluer... Moi, quand je me sers de ma voiture, j'en ai besoin, c'est un outil... C'est comme pour un bon cigare. D'un côté ils vendent des produits, mais ils disent "attention, ça donne le cancer !" Et de l'autre, ils augmentent le prix pour combler le trou de la sécu, mais l'argent ne le comble pas parce qu'il va ailleurs. On s'en est aperçu dernièrement d'après le rapport de la Cour des comptes, que la sécu ne reçoit pratiquement rien, sinon il y a longtemps qu'il serait comblé. On a affaire à des charlatans qui amusent les gens, qui amusent les masses, comme ça l'a toujours été. Au temps des Romains, on avait du pain et des jeux, les gens allaient au cirque... L'espèce humaine est conçue comme ça, on ne peut pas changer, à moins de vraiment bouleverser les données. Pour parler de pollution au Grenelle de l'environnement, par exemple, ils auraient pu parler d'une chose, ce sont les Mac drive, dans les Mac Donald's. Toutes les foules de voitures qui attendent, les gaz avec les gosses dans les voitures, les ventilations de la voiture qui envoient les gaz de ceux qui précèdent dans l'habitacle avec les gosses qui sont derrière. Et on vient nous emmerder parce qu'on fume une cigarette dans un ascenseur, parce qu'il y a un bébé qui est là. Ce que je ne fais pas, par respect, on revient sur le respect, mais le Mac drive, c'est nul à chier ! Qu'ils aillent encore bouffer, mais qu'ils posent leur bagnole, qu'ils l'arrêtent ! S'ils veulent parler d'écologie, commençons par prendre des choses, de vrais trucs. C'est un truc que les bâtards de l'Europe, les Américains, nous ont amené, et c'est bien grâce à Adolf Hitler qu'on mange du Mc Do, du Coca et du chewing-gum [rires]. C'est comme disait Coluche, de Gaulle lui doit tout, à Hitler. Attention, je ne suis pas pour Hitler ! Ce que je veux dire, c'est qu'on a fabriqué des tyrans. L'histoire là, ça a été une grosse supercherie, il y a eu des moteurs Ford dans les chars Panzer. On est en train de se demander pourquoi les chars allemands avaient des moteurs Ford qui venaient des Etats-Unis pour faire la guerre. Ma mère, elle ne savait pas tout ça, elle a fait de la résistance, mon père, il a failli se faire flinguer, il était sur une moto, il a fait Monte Cassino, la campagne d'Italie. Il est mort en 1986, il a toujours cru qu'il avait chassé les Allemands, alors que tout était monté. En ce moment, en France, c'est ce qu'on est en train de faire, on en a mis un, qui a pas été élu par le peuple, mais qui a été élu par des sondages, par des manipulations. Ce n'est pas une question de parti politique, moi je dis simplement que c'est une tricherie monumentale. Qu'est-ce qui te prouve que les résultats du score qu'on t'a donné à la télévision sont vrais ? Personne ne peut le prouver. Dans certains petits villages, bien sûr, ils font leur compte, il y a tous les gens du village qui sont là, mais il y a d'autres endroits, on peut changer, on peut tricher. Je n'ai plus confiance en l'espèce humaine dans ces cas là.

Si on revient à l'album, «Souffleurs de Vers» est la composition la plus longue de votre carrière : était-ce un objectif délibéré, ou les choses se sont-elles mise en place peu à peu, de façon empirique ?

Ah oui, c'était prévu. Il était même prévu un titre de cinquante minutes, et deux petits titres, deux chansons, deux ballades, et c'est tout. Finalement, j'avais d'autres titres, mais on s'est dit, on va quand même en faire un long, et on en a fait un de seize minutes, plus le synopsis, ça peut faire du vingt minutes. Mais ce n'est pas une question de longueur, c'est parce qu'il y avait à raconter... Il y a des morceaux qui doivent faire quatre minutes, ou cinq, ou trois, mais d'autres qui doivent faire seize, parce que c'est l'histoire qui veut ça. Et donc, c'est encore un conte, une espèce de pied de nez sur le fait qu'on ne communique plus, ou seulement par textes, par un langage qui n'a plus d'esthétisme. Moi je le fais parce qu'on va plus vite, c'est vrai... Là ce que j'ai voulu dire, c'est que les gens ont perdu toute notion d'esthétisme, et que après cette grande panne d'électricité qui est citée dans l'histoire, ils n'ont plus les moyens d'avoir des références. Ils deviennent limite analphabètes, et à partir de ce moment là, j'ai inventé un héros, un héros à la Tim Burton, qui avec ses compagnons du verbe... Parce qu'en fait, Ange est très Tim Burton, c'est très proche du cinéma de Tim Burton, que j'adore. Je retrouve Ange dans son cinéma, comme dans celui de Costurica... A la fin du show, on fait «Les noces», qui est sur Emile Jacotey, on a fait un pied de nez au couple, «Les noces» un peu à la Costurica. La mariée est déjà enceinte, et le mec vient avec la poupée gonflable sous le bras. C'est sur un podium, avec les trois marches, comme quand il y a Schumacher qui gagne, et le bonhomme c'est 1, comme à la sécu, la femme, c'est 2, et puis la 3, c'est la poupée gonflable. En fait, c'est ce qui dégrade, la dégradation à venir. C'est un côté cocasse, et en même temps caustique.

Sur l'album, vous êtes crédité de toute la musique et de tous les textes, quasiment, et le groupe des arrangements : pouvez-vous nous donner quelques exemples un peu plus précis de l'apport des autres membres du groupe sur certains morceaux de l'album ?

C'est difficile de prendre des endroits... Moi j'ai lancé des trucs, sur certains titres, comme celui de Caroline [Crozat], où j'ai composé sur mon système à moi, on a gardé beaucoup d'éléments, d'arrangements que j'avais fait, et en plus Tristan a rajouté des choses, Hassan a rajouté ses chorus, il a refait des arpèges, il les a bien remis proprement et il a fait tourner, parce que moi, n'étant pas guitariste, je m'accompagne comme ça, je trouve les idées, mais c'était un peu sommaire... Autrement, les idées sont données parfois par la basse batterie, ils travaillent leur tempo, on travaille pendant un moment ensemble, on appelle des thèmes en boucle, on leur fait trouver la bonne façon rythmique, la métronomie, la vitesse du tempo, et après, une fois qu'on a construit tout ça, là on commence à structurer le morceau. Au départ, moi, je le pré-structure, je lui donne une première structure, pour qu'on puisse le jouer, et après on va couper dedans, on va dire "non, là il ne vaut mieux pas mettre ce passage, ça, ça sert à rien, c'est trop long, il y a redondance", etc... C'est comme un atelier, en fait, c'est un atelier de création, Ange, c'est une école, aussi, et j'y apprends encore. C'est ce que me disent tous les musiciens qui sont montés ou même ceux qui sont partis, que je retrouve parfois sur la route, qui viennent me voir. J'ai beaucoup appris dans Ange, parce qu'on apprenait à créer. On a un thème, on a un morceau, et puis on fait des arrangements un peu différents de ce qu'aurait fait quelqu'un qui a fait une maîtrise d'harmonie, qui est passé par le conservatoire, qui a certes des choses bien rangées, bien apprises, mais nous non, on y va au hasard. On teste, et on voit si ça rend ou si ça ne rend pas. Si ça rend, c'est bien. Si ça ne rend pas, on laisse tomber. C'était les grands travaux chez moi ! En plus, on mange sur place, on dort sur place. C'est ce qui est avantageux dans cette histoire, avantageux pour l'esprit surtout, parce qu'on s'enferme pendant quatre cinq jours dans la maison. Quant on a envie de faire des pauses, c'est bien, on a ce qu'il faut. Enregistrer à Paris, se retrouver dans une chambre d'hôtel pourrie, ce n'est pas génial.

Justement, vous êtes à l'Olympia dimanche. Doit-on s'attendre à des surprises ? J'ai entendu dire que Gérard Holtz et Nelson Montfort jouaient dans un groupe pour la première partie...

Gérard Holtz ne peut pas venir, mais Nelson Montfort vient, oui. Il chante deux chansons de crooner américain. C'est un fan de Ange, qui s'est révélé il y a dix ans, je l'ai croisé dans une émission de Canal Chat, il venait de faire son chat, et moi j'allais prendre sa place; quant il est sorti, je voyais bien que ce type me regardait, moi bien sûr je l'avais reconnu, mais lui, je ne supposais pas qu'il me connaissait. Et après, il est venu me voir, il m'a dit "Christian Décamps ! Au-delà du délire !", il commence à me citer toute la discographie, et puis "je vous donne mon numéro de téléphone". A partir de ce moment là, eh bien, on est devenu potes. On a déjeuné ensemble, et c'est là que je lui ai dit, parce que j'ai su qu'il faisait un groupe pour s'amuser, qui s'appelait les Odieux Visuels, "tiens, ça te dirait de faire notre première partie à l'Olympia ?". Mais c'est le seul qui est dispo. les autres sont pris à Stade 2. Si ça s'était passé samedi soir, là ils pouvaient venir. Ils ne font que des reprises. Alors dimanche, il faudra que je le présente, pour dire aux gens de lui réserver le meilleur accueil. Je trouve que c'est original, qu'un fan, un mec comme lui vienne chanter deux titres. Après, il y aura Miro, un chanteur qui a repris "Si j'étais le Messie" sur son premier album, et qui vient de sortir son nouvel album. C'est un mec bien aussi, avec qui je vais travailler sur des titres de lui, et qui va faire une reprise des morceaux de Ange pour un album; il fait un choix et puis il va les arranger à sa façon.

Parmi les projet que vous avez, est-ce qu'il y a des DVD qui sont prévus pour sortir, d'enregistrements anciens, du Zénith An II, par exemple ? Est-ce qu'il vous reste des archives que vous pourriez éventuellement publier ? Je pense par exemple au spectacle de La Gare de Troyes.

Zénith An II, non, ça n'a pas été filmé. On n'avait pas les moyens ce jour là. La Gare de Troyes, ça a été filmé par un amateur, ça-peut être diffusé comme document. On va sortir d'ailleurs le nouveau collector - cadeau pour l'adhésion au fan club qui sera normalement envoyé mi-janvier - qui s'appellera Archive, mais ce sont des archives de la nouvelle génération, ce ne sont pas des archives de l'ancienne parce que pour l'instant je n'en ai pas; et puis pour l'ancienne, on a déjà sorti beaucoup de choses, il n'y a plus rien. On continue donc de travailler sur celle-ci, qui est en fait la plus durable. A part le changement de batteur qu'on a eu il y trois/quatre ans, autrement ce sont toujours mêmes. On est en train de voir, on a fait de la recherche un peu sur des trucs, parfois c'est amateur. Il y a aussi les coulisses de Souffleurs de Vers, quant on a travaillé chez moi, où Caroline, avec sa caméra, nous a pris en train de travailler. Il y a aussi les répétitions du show qu'on va faire ce soir, chez Paulette, à Pagney derrière Barine, où on a répété dernièrement, c'est un gars d'Un pied dans la marge qui est venu filmer, mais c'est vraiment le son comme ça, c'est vraiment le document. C'est pour faire plaisir, ce n'est pas de la grande qualité, mais on nous voit discuter.

Que pensez-vous de la sortie du DVD Un Ange Passe, gui se contente de proposer le documentaire diffusé sur France 3 Franche-Comté, sans aucun bonus ?

Il n'y avait pas de bonus dans le sens où ils ne pouvaient pas car il n'y avait rien là-dessus, ou alors il fallait aller à l'INA, et l'INA ça coûte la peau du cul. Il y a un côté nostalgique qui m'emmerde, là-dedans. Le mec a monté le truc pour faire "les deux frères ne s'entendent pas", c'est monté de telle façon que je n'ai pas trouvé ça très intéressant. Le truc play-back qu'il m'a fait faire, je ne sais pas du tout faire ça, j'aurais préféré qu'il mette autre chose...

Que pensez-vous de la scène prog française actuelle, et en particulier des groupes gui vous rendent hommage plus au moins directement, Ex Vagus, Motis, Lazuli ou Northwinds ?

C'est bien. C'est bien qu'ils existent et c'est bien qu'ils continuent... Ex Vagus, ce sont des potes, mais Lazuli, c'est un groupe exceptionnel parce qu'il a une originalité que les autres n'ont peut-être pas vraiment. Motis aussi. On a joué avec une fois, et j'ai trouvé que ce mélange de rock médiéval et de musique un peu techno... j'ai bien aimé parce qu'il y a une espèce de volonté de puiser dans plusieurs creusets et de faire des mélanges, comme ça. C'est vrai que ce qu'ils appellent la scène prog, c'est pas évident. Nous, on ne se définit pas comme rock prog. Ange, je pense que c'est un artiste à six têtes ou cinq têtes, suivant les effectifs. Je ne sais pas si c'est du rock prog, on est tombé là dedans à un moment donné où ils ont appelé ça comme ça, mais j'aime pas les étiquettes. des fois, ça a tendance, on appelera ça du prog, mais c'est une chanson, quoi, c'est un titre.

Pour terminer, pouvez-vous nous dire quels sont vos derniers coups de cœur en musique, cinéma et littérature ?

En musique, le dernier coup de cœur que j'ai eu, c'est le dernier Mac Cartney. J'aime beaucoup ce bonhomme parce que c'est un des plus riches personnages de la planète, et il continue de s'amuser comme un gamin, à créer des chansons et à faire des albums qui ont de la gueule, et il chante de mieux en mieux. J'ai trouvé ça magnifique. J'ai entendu dernièrement, lorsque j'étais invité dans une émission de radio, il y avait une fille qui s'appelait Ina Hitch, une vietnamienne inspirée d'un peu toutes les musiques, on va dire que c'est près du prog; elle s'occupe de tout, les programmations de batterie, on croirait vraiment un batteur, elle a appris le piano au conservatoire, elle a 33 ans, et elle a fait un album magnifique, qui sort là maintenant. Ca fait un peu Skunk Anansie dans la façon de chanter, cette arrogance... On voit ce petit bout de bonne femme qui fait très menue, on se demande d'où elle sort tout ce qu'elle fait quand on écoute ses chansons. C'est étonnant. J'aime beaucoup Clarika pour ses textes, pour sa façon d'être. Dans le dernier Zazie aussi, ça peut paraître bizarre, mais "Je suis un homme", j'adore cette chanson, je trouve qu'elle est bien foutue. C'est un tube, mais c'est bien foutu, c'est bien écrit. Ou alors "J'étais là" où elle dit que pour tout où il y a de la merde, elle était là mais elle n'a rien fait. Ils sont là pour sauver le monde, mais personne ne le sauve. C'est la façon dont c'est monté qui est bien, je n'aime pas trop la production comme c'est fait, parce que c'est toujours un peu la variété rock française, elle mériterait mieux en arrangements. Le personnage de Zazie me plait bien. Il y a certaines chansons, où elle va un peu loin, j'aime bien quand elle va un peu loin, mais c'est trop formaté. Le paysage artistique français est trop formaté. Autrement, en français, le dernier Miro, Le vainqueur Jaloux, est magnifique, superbe. Je le conseille à tout le monde. Les derniers films que j'ai vu... Je n'ai pas vu grand chose. J'ai déjà dit Tim Burton, Big Fish, j'ai adoré. J'aurais aimé voir le dernier Jean-Jacques Annaud [Sa Majesté Minor], parce que je sais que ça sera très original puisqu'il est démonté, et connaissant Annaud, je pense qu'il n'a pas dû faire de la merde, qu'il a fait quelque chose de bien, qu'il est parti dans un délire que la critique n'a pas compris. Je ne sais pas, mais il faudrait que je vois. J'ai adoré, dans le domaine du burlesque, alors lui il est en avance de quinze ans, c'est Laurent Baffie avec Les Clés de Bagnole. Il faut que vous voyez ça. C'est monstrueux. Il a basé sa pub sur du quatrième degré en disant "n'allez pas voir ce film, c'est de la merde", et tout le monde l'a pris au premier degré... Mais c'est géant. Faire un film comme c'est fait, ce mélange de burlesque, il a pris toutes ses influences et les a mises comme ça. Il fait un film sur un type qui a perdu ses clés de Bagnole, Il les a perdu, il ne les retrouve pas. Au début du fïlm, il va voir tous les grands producteurs, ils jouent leur rôle, leur vrai rôle; Claude Berry, il lui dit "Mais qu'est-ce que tu veux que je fasse de ta merde ? Il perd ses clés de bagnole, mais il les retrouve à la fin ?" "Ben oui" "Elles étaient où ?" "D'habitude, il les met dans sa poche droite, et là elles étaient dans sa poche gauche" "Et tu veux faire un film avec ça, de 90 minutes ?" "Ben oui". Finalement, il fait un film de 90 minutes là-dessus, qui est génial. Bon, on sait très bien qu'il va les retrouver dans sa poche gauche, mais moi j'adore. J'adore tout ce qui est décalé comme ça, mais bien fait, et j'ai trouvé que ça a été injustement boudé. Vraiment, je le conseille à tout le monde, je l'ai déjà vu quatre fois ! J'adore Les Clés de Bagnole. Mais je ne vais pas trop au cinéma, je lis plutôt les magazines de cinéma, je n'y vais pas spécialement. Je suis fan de Burton, de Custorica, de tous ces gens qui font des histoires décalées. Pour la littérature, je ne lis pas, j'écris. Les livres, je les achète pour la beauté de l'objet. Je les mets dans un coin, je regarde en diagonale, parce que j'ai peur d'être trop influencé par des romans, alors je ne lis pas trop. des fois, de temps en temps, une nouvelle... J'avais mon épouse qui aimait bien Alexandre Jardin, Paulo Coelho, des gens comme ça... peut-être, je vais me mettre à lire dans quelques années.

Pour terminer, quel est le dernier concert auquel vous avez assisté ?

Le dernier concert auquel j'ai assisté, c'était Porcupine Tree à Lille, au Splendid. je suis allé voir mon copain Steve Wilson. C'était bien, c'est toujours très bien, je l'ai vu à l'Elysée Montmartre le 15 septembre dernier et là je l'ai revu... C'est savamment bien joué, bien fait, il y a un vrai son. J'ai travaillé avec lui sur Culinaire Lingus. C'est un mec avec qui j'aimerais travailler encore, qu'il me produise un album complètement, mais c'est une question de finance...

Entretien réalisé le 23 novembre 2007

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°68 - Hiver 2007-2008)